la Compagnie

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Tuesday, March 19, 2013

An die Passion Christi.

La Passion du Christ (ça commence à se savoir), est un épisode qui me fascine, et depuis toujours.
C'est d'ailleurs la Passion qui m'a amené au baroque et à sa musique, à travers la Saint Matthieu de Bach — et, lorsque je la découvrai, je me disais que le texte et la musique en étaient tellement dramatiques et poignants qu'on en devait faire un spectacle — m'arrêtant vivement dans cette idée, n'arrivant pas à m'imaginer la chose autrement que le film un peu figé que tourne Orson Welles dans la Ricotta de Pasolini.
Et tandis que je travaille maintenant sur le texte à proprement parler, celui de Saint Matthieu traduit par Louis-Isaac Lemaître de Sacy en 1667, pour la dernière des Lectures saintes, cette fascination s'augmente à nouveau — d'ailleurs, tout le cycle des Lectures saintes que la Compagnie a donnée cette saison-ci est parti de l'idée de cette Passion déclamée; car c'était quelque chose que j'avais un grand désir voulais faire, pour donner le texte à entendre, et lui redonner toute sa force extraordinaire, à travers cet exercice un peu étrange qu'est la déclamation baroque française.
Et alors que, lorsque nous préparions Phèdre & Hippolyte de Jean Racine, j'étais arrivé à la conclusion que la tragédie était elle-même une longue passion quasi-christique pour Hippolyte — d'où l'interpolation d'extraits de la BWV 244 entre les actes — parfois il me semble maintenant que cette Passion (et c'est peut-être ce qui m'y attire plus que tout autre passage), à l'inverse, est une sorte de tragédie grecque (ou baroque, évidemment, mais ça se rejoint!)
Avec sa fin terrible prévue dès le départ (c'est d'ailleurs l'annonce de cette fin qui en ouvre le récit), et même avant, par des oracles lointains (cités deux fois dans le texte même, sans parler des références constantes aux Prophètes que ne manque pas de souligner Sacy dans son édition) — avec même un kommos vers la fin, lorsque le désespoir du héros est si intense qu'il se prend à crier contre Dieu!
Et d'ailleurs, Johann Theile, dans son oratorio des années 1670, le transcrit mieux que quiconque, entraînant tout le drame d'une ligne de continuo frénétique qui ne permet pas la moindre respiration, cavalant vers la fin irrévocable, sinon dans les airs où l'on peut s'adonner à sa douleur.

Mais, aussi, et surtout, ce qui me fascine le plus dans tout ça, et me surprend à chaque fois davantage, c'est la grande humanité du Christ, qui ressurgit tout au long du récit. Car jamais comme ici, sa part humaine ne ressort-elle à ce point — il n'y a qu'à écouter les Sieben Worte Jesu Christi am Kreuz de Schütz, entre autres, pour s'en persuader, où la basse calme du Christ répond si doucement à ceux qui lui adressent la parole. Mais évidemment, qui rend cet oxymore — celui de l'humanité divine du Christ, selon les Ecritures — plus perceptible que le peintre et de Port-Royal, et que je mets par dessus tous les autres de son temps, sinon Philippe de Champagne, dans son Ecce Homo bouleversant?

Et ce sont tous ces éléments qui rendent cette lecture si difficile; être au juste milieu entre récit de douleur, humanité du Christ, sang et larmes, trahisons, et nécessité d'un sacrifice terrifiant — d'autant que, si je suis familier de la perception baroque allemande du texte, pour avoir collectionné les oratori protestetants au cours des années, sa perception française m'est bien plus étrangère: car après une partition de Sermisy, nous abandonnâmes complètement la mise en musique du récit, qui était fait en latin à plusieurs voix pendant la semaine sainte, nos compositeurs préférant s'illustrer dans les Leçons de Ténèbres. Certes, elles donnent une petite idée de comment envisager la Semaine sainte, et toute la douleur qu'elle véhiculait à l'époque, mais ce n'est pas tout à fait assez, et, en répétant, je me rends parfois compte que je me laisse souvent enraîner par le rythme allemand du texte — ce n'est pas terrible!

Alors, pour essayer aussi d'imaginer un peu mieux le dimanche des Rameaux de 1667 à Paris, la prenant sous un autre angle que celui que la déclamation baroque donne déjà, je prends parfois le texte latin d'époque (paré, naturellement, de ses accentuations), et le déclame — puisque c'est avant tout comme cela que l'on pouvait l'entendre quand j'étais plus jeune et que Saint-Cyran disait encore la messe devant la Mère Angélique Arnauld —, à la simple lueur des bougies qui éclairent nos laboratoires, en attendant demain et notre générale à Saint-Roch que nous plongerons déjà dans le noir.

Et à mesure qu'avancent mes répétitions, seul, ou surtout avec Clément Couturier qui accompagnera le récit des orgues puissantes de nos deux églises habituelles, je me dis que c'est vraiment une chance inouïe que de pouvoir dire ce texte — et que nos présentations devraient pouvoir émouvoir tant croyants que non — car c'est avant tout un grand drame universel qui se déroule devant nous, inexorable.
Charles.

Wednesday, November 21, 2012

De la lettre et de l'esprit.

Tandis que je prépare ma lecture de la Nativité selon Saint Luc, qui sera précédée par des extraits de la préface de son traducteur Louis-Isaac Lemaître de Sacy, et que je fais des aller-retours entre ma Bible de Mons et la petite bibliothèque de Port-Royal de la Compagnie, pour retrouver les citations dont Sacy augmente pleinement son texte, et les replacer dans leur contexte, que je confronte le texte aux peintures de Philippe de Champagne qui en sont tirées, que je les repasse elles-mêmes au crible des Hiéroglyphes de Valérian, que, je m'agite, en somme, dans un tas de directions qui ne seront pas visibles lors de la présentation mais qui nourriront forcément ma lecture, me revient en mémoire une question que m'avait posée un élève du lycée Guez de Balzac à Angoulême, dont nous avions rencontré la classe au lendemain d'une représentation de Phèdre et Hippolyte de Racine que nous donnions alors dans sa ville, il y a quelques années.
La question, tandis que j'évoquais le travail préparatoire que j'avais fait sur le texte, avec les acteurs, que je repassais ces détails invisibles, les codes baroques, les recherches, qui avaient construit la mise en scène et le spectacle, avait été posée avec une assurance certaine, un ton tranchant qui m'avaient fort surpris et que je me rappelle encore: Mais, avec tout ce que vous nous dites, votre spectacle n'est-il pas élitiste, puisqu'il est rempli de ces choses que tout le monde ne peut pas percevoir, ce qui, sans les connaître, empêche donc de comprendre vraiment le spectacle?
Je lui répondis ce que je pense toujours être propre à répondre à cette question, et aussi aux craintes que l'on peut avoir, de ne pas comprendre le français du dix-septième, lorsqu'il est dit en déclamation baroque, comme dans le cycle des Lectures saintes.
Bien sûr, de savoir que la citation de Saint Augustin que fait Sacy dans sa préface, On ne pêche qu’en deux manières: ou en souhaittant ce qu’il a méprisé, ou en fuyant ce qu’il a bien voulu souffrir est extraite De vera Religione, que le chiffre deux se représente par l'index et le majeur tendus (autant qu'un doigt baroque le peut être, naturally), les autres repliés dans la paume tandis que le pouce reste levé, que le geste que j'utilise pour l'expression (dans les Confessions de Saint Augustin) élève à soi est tiré de la Résurrection du Lazare par Champagne, boh, ça aide. Ça aide à voir simplement le travail qui a été effectué en amont, mais c'est tout.
C'est une cerise sur un gâteau déjà bien bon, une armée d'angelots autour de Gabriel dans une Annonciation, une auréole autour de la tête du Christ en croix.
C'est bien agréable, mais ce n'est pas essentiel, ni surtout l'essentiel.
Car, à force de chercher le sens à tout prix, on finit par le perdre.

Deux des plus grands chocs théâtraux que j'ai eus (le troisième était lors d'une représentation de Comme un chant de David, un spectacle sur les Psaumes mis en scène par Claude Régy), étaient dans une langue que je ne comprenais pas: j'avais huit ans lorsque j'ai vu pour la première fois une représentation d'Opéra chinois (même si plus vague, je préfère ce terme à celui d'opéra de Pékin, puisque Pékin est l'endroit où on le pratique sans doute le moins bien aujourd'hui, le pays ayant dû réinventer, sans penser à son fond, cette forme qu'ils avaient perdue avec la Révolution (pas vraiment) culturelle, contrairement à Taïwan qui ne l'a jamais abandonnée); j'ignorais tout du théâtre en général, et ce fut un bouleversement — c'était sans pouvoir alors rien déchiffrer des codes, du texte, des symboles glissés dans les costumes, bien avant que de pouvoir crier des Hao! d'approbation avec le reste du public, comme j'ai pu le faire depuis, ayant creusé la chose, pourtant tout me semblait clair.
De même lorsque je vis, bien plus tard, du Kabuki japonais pour la première fois — une forme théâtrale que l'on peut énormément rapprocher du théâtre baroque. En sortant, j'étais hébété, confondu, muet pendant plusieurs heures, le spectacle se distillant encore en moi, et lorsque je repense à cette représentation, j'en frémis toujours, d'émotion, de trouble. Et pourtant, j'ignorais également tout du Kabuki, et n'avais strictement aucun moyen d'appréhender quoi que ce soit du sens du texte qui se disait sur scène. Ayant lu ensuite un résumé de la pièce, je me suis rendu compte que j'avais au demeurant tout compris.

Il en va, pour moi, de même du théâtre baroque. S'intéresser uniquement au sens, aux détails, à la compréhension des codes, et de tout ce qui façonne un spectacle, en général, c'est se limiter.
Moins se permettre d'être touché, ému, en arrivant obsédé par le sens premier, et en s'y limitant, en s'y bornant et en s'y arrêtant, quand je sais que le théâtre baroque peut produire cet effet, tout aussi étrangers que puissent en sembler la langue, les règles. Et c'est ce qui fait dire parfois: C'est insupportable le théâtre baroque, on ne comprend rien!, quand justement, ceux qui n'essaient pas de faire l'effort de comprendre et se laissent porter simplement par la forme qui, plus que tout autre forme artistique à mon sens, révèle puissament le fond, comprennent tout sans que cela leur semble pénible, ni même difficile.
Bien sûr, ma diatribe aurait plus d'effet si j'avançais des preuves pour la justifier. Mais si je repassais ce que ma propre expérience de spectateur m'a fait ressentir, lorsque je suis allé entendre des lectures d'Eugène Green par exemple, je ne parviendrais qu'à raisonner et donc rendre raisonable ce qui n'a pas lieu de l'être, et si je citais ces occasions de retours très-sensibles que l'on m'a faits tandis que je sortais de scène, ce serait peut-etre sembler trop flagorneur et vaniteux, et peut-être perdrai-je l'émotion que j'ai toujours lorsque je me les repasse en mémoire, en les partageant trop.
Charles.

Monday, October 15, 2012

Retour aux sources.

Il arrive parfois, tandis que l'on travaille sur un spectacle, que le monde qui nous entoure et auquel on fait alors sans doute un peu moins garde qu'à l'accoutumée, semble nous favoriser.
Ainsi, tandis que je suis en pleines répétitions des Confessions de Saint Augustin, voici qu'ouvre au Musée Carnavalet une exposition qui n'eût pu être plus à propos, j'entends évidemment parler des Couleurs du Ciel, peintures des églises de Paris au 17e siècle — elle n'eût pu l'être plus, car comment ne pas être empreint de peinture baroque religieuse lorsque l'on passe ses journées à avoir la langue d'Arnaud d'Andilly si magnifique en bouche, à tel point que j'en arrive presqu'à croire que Saint Augustin vivait au dix-septième siècle. Comment ne pas être empreint de peinture baroque religieuse, quand ma gestuelle en découle, quand mon dictionnaire de gestuelle pour ce projet-là est une monographie de Philippe de Champagne?
Et donc, naturellement, ni une ni deux, dès que justement mes répétitions m'en laissent la liberté, j'y file, pour m'y ressourcer, à un moment où je me sens prêt pour la présentation à Sainte-Clotilde dimanche, mais où je sens aussi que je peux aller encore plus loin.
Peu de monde, et quand, soudain, au détour d'une pièce, je me retrouve, sans m'y attendre, face à face avec Dieu le Père créant l'Univers matériel dudit Champagne!

Je connais bien la toile, naturellement, puisque j'en tire mon geste pour le salut dont Augustin parle à plusieurs reprises. Mais, ça arrive: je ne suis jamais allé à Rouen.
C'est donc la première fois que je le vois, en vrai, et c'est en plus une surprise — comme si l'on rencontrait quelqu'un qu'on a toujours voulu connaître tout à coup, dans la rue.
Je m'en repais au point de ne plus voir que les coups de pinceaux invisibles du peintre de Port-Royal, d'être sur le point de toucher la toile sans m'en rendre compte, tellement je m'y projette.

Puis, bam! de l'autre côté du mur: un Simon Vouet de la fin de sa carrière!
Des visages comme jamais il n'en fit de si beaux, des couleurs, comme toujours, confondantes!
C'en est presque déjà trop, je vascille, me dépêche, cours dans une autre salle, tâchant de calmer mes yeux et mes sens par des toiles peut-être un peu plus banales, mais impossible.
Je rentre dans une nouvelle pièce, et que vois-je? Le Songe d'Elie ("Eveillez-vous, vous qui dormez"), où je suis surpris de découvrir le visage d'un tout jeune homme sous la barbe grisonnante du prophète, puis une esquisse du cycle de Saint Gervais-Saint Protais, rendue plus émouvante encore par sa petite taille, et à la même précision unique que l'immense carton du Louvre, un épisode de la vie de Saint Bruno que je ne connaissais pas!
La tête me tourne, je suis ivre de ces toiles, repasse febrilement dans les pièces où je sais qu'elles sont, n'accorde plus qu'un regard discret aux autres, les yeux humides, et je ressors, naturellement bouleversé, profondément ému, et il me semble que le Marais que j'arpente alors est en pleine effusion baroque, et je serai peu étonné de voir Marc-Antoine Charpentier et Jacques Bossuet sortir de Saint-Paul-Saint-Louis, après une bonne après-midi de travail, et suis aussi ému que lorsque je sors du Musée des Beaux-Arts de Lyon, ou bien sûr des salles baroques du Louvre, où j'avais entrainé, pour les mêmes raisons qui m'ont amené cet après-midi à Carnavalet, Christine quand nous montions Phèdre et Hippolyte de Racine où elle jouait le rôle-titre.
Charles.

Friday, September 7, 2012

Champagne!

Si naturellement nombreux sont les peintres qui me fascinent, aucun, sinon peut-être Simon Vouet, ne me touche autant que Philippe de Champagne — à tel point qu'il peut m'arriver de passer au Louvre simplement pour saluer Catherine Arnauld, m'extasier devant ses deux Cènes, me dolir devant la Vierge de douleur, et être tétanisé devant le Christ mort couché sur son linceuil.
C'est, si je puis dire, un peu mon peintre de chevet, auquel je ne puis m'empêcher d'emprunter des images — je l'ai fait pour la scène finale (entre autres) de Phèdre & Hippolyte, pour l'affiche de ma lecture de la Passion du Christ qui aura lieu en mars — et dont je m'inspire sans cesse, comme pour celle des Confessions de Saint Augustin (qui sera bientôt dévoilée en intégralité sur notre Facebook) — car même s'il n'a jamais peint cet épisode de la conversion du saint, la pose de notre poster boy Adrien Morin lui est infiniment redevable — sans parler de ma gestuelle pour les imminentes Lectures Saintes: posé sur une table à côté de mon pupitre déclamatoire, une monographie du peintre, toujours ouverte, dans laquelle je me plonge dès que j'hésite sur un geste, où ne trouve pas tout de suite comment signifier une idée parfois trop abstraite. Et toujours, me parvient la réponse, presqu'immédiatement, dans une de ses toiles aux mains si grâciles, aux visages si beaux dans leur fragilité.
Et pour cause: notre cycle reprend les traductions port-royalistes d'Arnaud d'Andilly et de Lemaître de Sacy — il me semble donc évident que le peintre de Port-Royal soit le seul à pouvoir apporter des solutions à ces énigmes! — là où Poussin, ou même Vouet seraient trop extérieurs, presque spectaculaires, et pourraient m'aider pour gestualiser des textes théâtraux ou narratifs, comme ceux de L'Odyssée, Champagne apporte cette subtilité intérieure du geste, pas avec un mysticisme renfermé, mais avec une précision fervente, qui correspond à ce que j'imagine d'une oraison de Saint-Cyran, ou d'un Solitaire en prière.
Définir plus précisemment pourquoi Champagne me touche tant serait y réfléchir, et donc rendre cette sensation formidable (à tel point que, quand j'ai trouvé le geste que j'y cherchai, je continue parfois à parcourir ma monographie, sans cesse surpris, souvent ému aux larmes en retombant sur un tableau que je contemple au lieu de retourner au travail) par trop intellectuelle pour qu'elle ait encore cette puissance exceptionnelle. Je ne préfère donc pas, pour y puiser toujours plus de forces pour tâcher de véhiculer au mieux celles des textes de Saint Augustin que je travaille en ce moment.
Charles.

Wednesday, July 11, 2012

De l'autre côté de l'affiche.

Thibault Delaire doit poser pour Charles, et être le poster boy du récit de la Passion, dans le cycle de Lectures saintes qu'il va donner la saison prochaine. Il sera le Christ, dans une photo inspirée du Christ mort couché sur son linceuil, de Philippe de Champagne.
Je l'accompagne. Ce sera ma première experience d'assistante photo.

On arrive en retard: 18h. On a fait la fête la veille et Thibault pense que Charles va lui faire une remarque. T’as pas trop une sale tête franchement, je le rassure sans lui lancer de fleurs: il est magnifique ce matin-là, avec sa barbe de plusieurs jours, parfait pour le personnage.

Thibault sonne à l’interphone, Charles nous dit qu’il descend. Il arrive avec son assistante Zelda. On fume une cigarette avant de remonter. On prend un café, et Zelda propose: On a qu’à lui mettre le latex ici!

Le latex, j’avais déjà vu, mais jamais travaillé. On lui fait des stigmates sur le corps, puis on se dirige vers le studio oghmiône pour maquiller le latex séché. Charles me lance: Attends je vais te montrer par où entrer. En effet, les bandes de tissu pour la mise en scène cachent entièrement la pièce. Epaisses et noires, elles recouvrent le piedestal, et montent jusqu’au plafond. En faisant le tour, j’ai la même sensation que lorsque je faisais des galas de danse et qu’il fallait passer derrière la scène pour en rejoindre l’autre coté. Je découvre la pièce et l’équipement: un énorme projecteur, un plus petit, une lampe de bureau pointée vers un réflecteur… Toute astuce est visiblement bonne pour parvenir au parfait éclairage.

Les rôles sont vite fixés. Charles est le master; Thibault, le modèle. Quant à Zelda et moi, nous serons les petites mains. On remet les tissus en place, on maquille Thibault, on s’occupe de l’éclairage. Zelda nous prend en photo pendant les préparations.

Les essais de lumière et de mise en scène sont un moment particulier. On écoute Charles, accroupi, qui nous parle avec un œil dans l’appareil posé sur le trépied. Moins de lumière s’il vous plait… Descends Zelda, son visage est trop éclairé… Ah pas mal, mais recule Thibault… Il lui tape sur la main pour la lui détendre. Interdiction de tendre le bras: c’est pas baroque, t’es malade! Ça me fait rire.

Charles finit de préparer Thibault dans la salle de bain, puis ils reviennent et le shooting commence. Grand silence, Zelda lutte pour maintenir le réflecteur dans la bonne position, un peu comme Thibault finalement, qui doit garder la pose, inspiration bloquée, et faire attention à ses mains. Il est beau. Je suis à la gauche de Charles, immobile; on n’entend que les clics. Parfois un ordre de Charles pour la lumière. Ok on va faire une importation.

Fin de la première session. On charge les photos sur l’ordinateur. C’est un peu long mais on discute. La concentration extrême qui régnait pendant le shooting est déjà loin. Les photos apparaissent, je vois celles des préparatifs et me dis que je suis très blanche et très moche. Thibault est magnifique. Les photos sont toutes différentes, Charles a tenté des choses, et il y a beaucoup de photos (prises en peu de temps finalement), il y a du choix. Je me dis qu’il réussit à faire des clichés très forts alors que l’on est au milieu d’un bordel de bouquins, où sont encore accrochés des restes du tournage de Lord Arthur Savile's Crime, et qu’on travaille avec des lampes de bureau. Des plis sur les tissus font rebondir la lumière, ça ne plait pas à Charles. On s’y remet.

Cette fois je suis chargée de tirer le tissu et suis collée au mur pour ne pas être dans le cadre. Quand la deuxième session commence, je suis au meilleur poste d’observation: Zelda, à genoux en face de moi, fixe Thibault, concentrée pour viser le bon endroit avec son rayon de lumière. Charles à ma droite, regarde le modèle à travers l’appareil. Je suis assise par terre et m’aperçois qu’on est tous au niveau du sol, silencieux, et que c’est quand même une scène étrange. A ma gauche, Thibault est sur le lit, et je pense être la seule de l’assistance à m’attarder sur son visage. Il fait ça plutôt facilement, ça me séduit…
Il faut dire qu'il a l'habitude. Il était dans Les Anges distraits, et Charles l'a pas mal photographié pour d'autres de ses projets.

Je suis impressionnée par leur professionnalisme. Je ressens presque le dédoublement de leurs personnalités. Ils sont potes, je le sais bien, une seconde avant le premier clic et une seconde après le dernier, on rigole comme d’habitude. Entre les deux, la hiérarchie de nos rôles est pleinement respectée par tous. Naturellement.
Je me sens ignorante, mais à l’aise: l’ambiance est cool, Charles n’est pas contre nos avis, et nous nous soumettons à ses ordres alors que ce n’est franchement pas notre genre à Zelda, ni à moi.

Fin de la deuxième session. Les photos sont vraiment belles. Thibault: C’est quoi à gauche sur celle-là? Charles: C’est Mélo. Thibault me regarde, sourit et m’embrasse. Le résultat convient à Charles, on est bon.

Zelda décide alors que l’on va s’amuser un peu. Elle nous fait prendre des poses effrayantes ou saugrenues, je m’essaye à la main baroque sous les instructions précises de Charles... Drôle, quoiqu’un peu gênant. L’œil de l’appareil me met assez mal à l’aise. Pourtant certaines photos s’avèrent intéressantes! Comme quoi…

Belle expérience. J’espère avoir été utile à Charles, et suis quelque part assez fière. Je me sens impliquée dans ce projet (trop sensible…). Déjà hâte de voir le résultat.
Mélodie Dahi.


Sunday, June 10, 2012

De la communication et de la peinture.

L'entre-deux saisons, c'est le moment idéal pour travailler au calme et à tête plus reposée à des choses qu'on n'aurait pas forcément le temps ni l'énergie de faire en plein dans la guerre qui précède un spectacle — car, tout aussi bien qu'on soit préparé, il est difficile de penser à certaines choses avant une création, qui nous accapare souvent tout l'esprit.
En rentrant du Canada, une chose (parmi d'autres) m'a frappé l'esprit: le manque d'unité dans nos différentes campagnes visuelles jusqu'à présent, avec des affiches trop souvent disparates (tout aussi belles qu'elles furent), faites pour ressembler à un spectacle en particulier, mais ne présentant pas l'identité cohérente de la Compagnie.
Hé bien maintenant, c'est fini, avons-nous décidé au Concile, et nous profitons de ces quelques mois d'été — tout en préparant naturellement les spectacles que nous vous annoncerons bientôt — pour refondre complètement nos campagnes d'affichages. 
Les laboratoires ont fumé, nos cerveaux bouillant, et nous sommes parvenus à une toute nouvelle charte visuelle, qui sera mise en place dès la saison prochaine!
Evidemment, on gardera notre Oghma touch, et on y pourra reconnaître l'influence de nos maîtres préférés, de Nicholas Hilliard à Philippe de Champagne, en passant par Simon Vouet, Benvenuto Cellini et d'autres types agréables, don't worry — on ne va se transformer non plus!
Et dorénavant, on pourra entendre nos braves muses avoir l'échange suivant:
Oh tiens, regardez Madame Pustule: on dirait une affiche de la Compagnie Oghma!
Mais vous avez raison, Madame Michu, c'est tout à fait ça!
Vous m'en direz tant, Madame Pustule: c'est justement pour leur prochain spectacle!
Chic alors! Je me disais aussi: qu'est-ce que c'est joli!
Charles.
(du coup, on vous révèle un peu aussi ce qui va se passer en 2012-2013, oops!)