la Compagnie

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Friday, November 4, 2016

The Elizabethan people's voice.

Une relâche exceptionnelle de son très-beau spectacle L'Innomé, donné tous les mercredis en même temps que notre Elizabeth R. au Théo Théâtre, a permis à Lennie Coindeaux d'assister à une représentation qu'il nous évoque.


Il m'a fallu un temps, somme toute très court, le temps d'une lumière plus scintillante, pour complètement rentrer dedans. En toute honnêteté, j'étais absolument ignorant de l'Histoire d'Angleterre et donc de cette reine. Il m'était difficile de situer historiquement les faits, les noms. Mais ce n'était pas un frein.
J'ai surtout compris cette femme, cette reine, ce coeur. Il y a eu des moments très forts qui m'ont vraiment marqués, comme lorsqu'elle dit Je sais que je n'ai le corps que d'une chétive et faible femme, mais j'ai le coeur et l'estomac d'un roi .
Tout ce passage quand Christine Narovitch (Elizabeth) parle à sa cour est sublime. Avec une force, une puissance. Et alors ce que j'adore c'est lorsqu'on voit les instants où le masque tombe, et l'on aperçoit chez elle une mimique, un rictus, un sourire, un roulement d'yeux... toujours fulgurants.
Mais c'était là: je l'ai vu, je l'ai saisi dans son instant de fragilité, de femme et non plus de reine. Christine m'a vraiment impressionné, tant elle se transforme sur scene. Cette robe bien sûr, cette coiffe, cette façon de se tenir, lui confèrent une force, un ancrage dans la terre, tel un chêne indéracinable. Le coeur d'un roi....
Indéniablement les bougies apportent ce qu'aucune lumière artificielle de projecteur ne pourrait apporter. Ne serait-ce que l'odeur quand on entre dans la salle: cette odeur nous prend avec elle, nous invite à nous asseoir et à voyager. 
Toi aussi Charles, tu es toujours très surprenant.
Toi aussi tu mutes... au sens littéral du mot, je te vois complètement changer, autrement, prendre une autre dimension. C'est drôle, il y a dans ton regard un mystère, une passion ardente, accompagnée d'une naïveté, d'une pureté qui surgit parfois au milieu de ce feu, qui pourrait être une obsession...
Et cet instrument arrive... et là j'ai voyagé dans bien des pays, je me suis retrouvé en Espagne, au Proche-Orient. La musique voyage elle aussi, elle se charge de ses rencontres ethniques.
Il est évident que j'ai encore plein de choses à dire, mais la parole reste vivante, plutôt que les touches d'une tablette. Place donc à la Parole.
Lennie Coindeaux.

Wednesday, June 15, 2016

Partir.


Dans ce qui m'a donné envie de faire du théâtre, il y a en belle place le film magique d'Ariane Mnouchkine, Molière (1978).

J'avais 8 ans la toute première fois que je l'ai vu, je vivais en Extrême-Orient et mon expérience du théâtre se résumait aux spectacles de marionnettes traditionnelles dans la rue qui déjà me fascinaient, sans pourtant comprendre ce qu'elles disaient, ni même savoir ce dont il s'agissait précisément.
Au bout des deux premières heures du film et malgré l'heure tardive, j'insiste tant que mes parents consentent à lancer la deuxième époque.

A la fin des quatre heures, c'était décidé et je m'exclamai: je ferai du théâtre plus tard!

Trois moments m'avaient surtout marqué, frappé, donné envie.



Tout d'abord lorsqu'après le Carnaval sanglant, au milieu de masques brisés, certains fronts encore tachés de carmin, tous rendus calmes et sereins, le théâtre apaisant les douleurs, Molière, happé, hypnotisé, découvre la tragédie, et Madeleine Béjart qui déclame, sur une petite scène, éclairée à la bougie, une larme peinte sur son visage fardé. Les vers sont lents, chantants, étirés. Je n'avais jamais rien vu de plus beau et longtemps ensuite je m'amusais à parler de la même manière. Je croyais que ce n'était que comme ça qu'on faisait du théâtre — dix ans avant de rencontrer le théâtre baroque.

Deux autres séquences m'avaient autant saisi: à la fin de la première partie, l'Illustre Théâtre rejoint enfin la troupe de Dufrêne, qui joue au milieu de nulle part, en rase campagne, devant quelques locaux enjoués. Le vent se lève, les tréteaux s'envolent avec les comédiens qui tentent de jouer encore. Les tréteaux deviennent quasi-vivants et les rideaux sont autant d'ailes qui les portent tandis que les comédiens de Molière courent derrière, riants. Il n'y a pas de danger: puisqu'il y a du théâtre!



Et enfin, c'est le départ de la troupe, leurs trajets en France. Un départ heureux, plein d'espoirs partagés, de vent dans les cheveux, de pluies et de carrioles embourbées aussi, de joies, dans une énergie commune nourrie de la force que donne le théâtre.

Un petit paquet d'années plus tard, la même émotion m'étreint. Quand je revois le film, bien sûr, mais surtout quand, à son tour, notre Compagnie s'élance et part sur les routes, loin de nos bases.

Si la carriole n'est plus tirée maintenant par des chevaux, je nous reconnais pourtant quand nous nous retrouvons tous au lever du soleil pour charger le camion de tout ce qui fait le spectacle que nous emportons, nous envolant vers d'autres provinces, des publics inconnus, parfois — sinon souvent et en tous cas toujours délibérément — pour des endroits sans théâtre, pour qu'il y ait lieu. Et après plusieurs heures de route, épuisés, nous découvrons, bienheureux ce qui sera notre scène et notre énergie revient: parfois des tréteaux, ou un vrai théâtre, parfois une cour de château qui devient décor. A l'aventure en somme, car rien n'est jamais sûr.

Parfois encore, nous nous embourbons, nous avons froid l'hiver dans des lieux antiques plein d'humidité et où la chaleur ne peut pas rester. Parfois nos hôtes nous reçoivent aussi bien que le Prince de Conti devenu dévot. Mais nous sommes toujours unis et l'émotion m'étreint toujours quand je vois la ferveur que nous avons tous, toujours, car c'est toujours aussi souriants et pleins d'espoir que nous partageons ces moments, parce que nous sommes ensembles et avec nos spectateurs — car c'est ça le théâtre, et le théâtre vivant!


C'est d'ailleurs un peu pour ça que la Compagnie est établie en Dordogne-Périgord et de là que vient l'idée de l'Oghmac, notre festival qui va bientôt voir sa deuxième édition: faire du théâtre là où il n'a d'habitude pas lieu, pour les populations locales, un théâtre populaire qui va à la rencontre des gens, pour leur proposer, l'espace d'une heure ou deux, de quoi s'échapper, de quoi rêver, sous les étoiles, à la lueur des bougies. Raconter une histoire, partager la force de la langue, la beauté d'un texte.

Charles.

Monday, September 28, 2015

Le Président vous parle de notre dixième saison en rigolant.

Le rire a plutôt réussi à la Compagnie durant la saison dernière, les reprises de nos programmes pendant tout l'été à de divers festivals ainsi que l'enthousiasme qui a accueilli notre création Léandre & Héro, en témoignent. 
Bis repetita placet, faisons rire à nouveau le public de la Compagnie! Il faut dire que pour notre part, ça ne nous a pas déplu ce burlesque irrésistible du grand Scarron. 
Surtout, la Compagnie s'est agrandie et ils nous fallait une production digne des talents qui nous ont rejoint! Votre serviteur a tout naturellement songé à Molière… Notre Directeur Artistique a opté pour un autre auteur, au moins aussi éminent et nous vous avons concocté un programme digne de ce nom pour la saison qui commence.


Cette fois-ci, ce sera le traditionnel concert de l'Ebo, l'ensemble musical de la Compagnie Oghma, qui ouvrira la saison, avec Un Portrait de l'Amour, les 12 et 13 novembre dans le superbe temple du Pentemont, rue de Grenelle. Julie Petit, qui a rejoint l'Ebo en 2014, a élaboré avec la Compagnie un programme autour de pièces de François Couperin et de textes de Molière — tout vient à point à qui sait attendre… — porté par un ensemble considérablement diversifié pour un tableau galant et coloré.
Cette saison, c'est également une année phare dans l'histoire de la Compagnie, puisque ce sera notre dixième saison de programmation continue. Alors puisqu'il est de tradition chez nous de ne jamais laisser passer une occasion de s'adonner à quelque célébration, Charles a décidé de faire revivre quelques grands succès des saisons passées.
Nous donnerons ainsi à nouveau Léandre et Héro et The Most Excellent Inventions of Captaine Tobias Hume, respectivement en mai au Théâtre du Gouvernail et en juin au Temple du Pentemont, dont nous faisons notre place forte pour notre programmation musicale de cette saison. 
Mais il est temps enfin de vous présenter notre grande création de l'année à venir… Les multiples photos et newsletters avaient pu vous mettre la puce à l'oreille, de même que la campagne Ulule au cours de laquelle vous nous avez accordé massivement votre confiance et votre soutien: nous montons cette année Les Plaideurs, l'unique comédie de Jean Racine, satire féroce et - hélas - loin d'être datée, de la justice, des professions judiciaires et des justiciables procéduriers. Le voilà donc, ce rire! Et c'est avec un grand enthousiasme que nous nous sommes (depuis quelques mois déjà) lancés dans ce projet. Aussi, pour nous assurer que vous ne manquerez pas cet évènement, la pièce sera diffusée, après une création en notre fief périgourdin, pendant trois mois du 19 février au 30 avril 2016 au Théo Théâtre. 
C'est avec cette pièce que nous pouvons accueillir cette année trois nouveaux comédiens qui débutent une collaboration que nous espérons fructueuse avec la Compagnie Oghma et pour certains d'entre eux leur formation baroque auprès de Charles. 
Vous y retrouverez naturellement Charles Di Meglio que nous ne vous présentons plus, qui met une nouvelle fois en scène et sera l'auteur des costumes comme pour Léandre & Héro, Christine Narovitch, grâce à qui vous avez pu découvrir les saisons passées l'existence édifiante de la Reine vierge avec Elizabeth et qui renoue avec la tradition racinienne de la Compagnie après avoir été notre Phèdre en 2008, ainsi qu'Elsa Dupuy et Ulysse Robin qui ont fait leur entrée dans la Compagnie avec Léandre & Héro.
Nous rejoignent ainsi Romaric Olarte et Mikaël Mittelstadt, qui poursuivent leur formation au théâtre baroque au sein de la compagnie et Manuel Weber, déjà rompu à ses codes et à ses exigences et dont le nom et le visage ne seront pas inconnus aux plus baroqueux d'entre vous.
Ces projets réjouissants et ces nouvelles enthousiasmantes ne seraient rien sans la perspective de pouvoir les partager avec vous, que nous avons la joie de voir chaque année plus nombreux. Cette saison, en effet, c'est un peu plus la votre que les années précédentes, puisque c'est grâce à votre participation à notre campagne Ulule que ce projet des Plaideurs peut ainsi prendre forme. Souhaitons qu'elle le soit jusqu'au bout, grâce à votre soutien qui nous porte tant, à votre enthousiasme et aux encouragements dont vous nous témoignez jour après jour et saison après saison. A très bientôt donc, pour une saison nouvelle que nous vous souhaitons pleine d'audace, de qualité et baroque
Alexandre Comolet, Président de la Compagnie Oghma.

Sunday, May 31, 2015

Du trait à la couleur.

Tout costume commence par un trait. D'abord un trait de crayon sur le papier, pour le dessiner, le façonner une première fois en donnant l'allure générale au personnage. Un trait en noir et blanc, suivi par d'autres, croisés par d'autres encore, détaillant les matières, les plis, le tombé de chacun des éléments, encadrant le dessin final de consignes et de points importants. Des lignes, comme lorsqu'un peintre prévoit son tableau, dispose ses personnages dans l'espace, leurs regards, la lumière.
La saison prochaine, notre dixième, nous montons un projet un peu fou: Les Plaideurs de Jean Racine, sa seule comédie. Devant l'ampleur du décor et le nombre des costumes à réaliser pour cette nouvelle production, nous avons lancé une campagne Ulule pour les financer. Et l'élan qui a été témoigné à cette campagne est jusqu'à présent exceptionnel et impressionnant. Quelques uns de nos soutiens ayant choisi de nous aider en nous envoyant un chèque (car, oui, vous pouvez également nous envoyer vos contributions par chèque à l'ordre de la Compagnie Oghma si vous préférez et elle sera portée à la cagnotte! — écrivez-nous pour que nous vous transmettrons notre adresse postale), nous avons d'ores et déjà pu investir dans une partie des tissus des costumes et j'ai ainsi pu me lancer dans la confection de l'un d'entre eux: le pourpoint de soie céladon que portera Léandre,(oui: nouvelle pièce, nouvelle production, mais encore un Léandre, dont Elsa sera encore amoureuse — cette répétition m'amuse beaucoup!).



Mais revenons à nos traits. Car d'autres suivent les premiers au crayon: sur du tissu cette fois-ci, tandis que l'on reste dans une anticipation des matières, des couleurs: on trace à la craie les lignes de coupe, les coutures sur la toile à patron. Avant de l'assembler dans ce qui sera en quelque sorte le brouillon du costume. A ce stade, le rendu final ne se reflette que dans mon imagination, et il sefaut  projeter dans les couleurs et les matières pour avoir une idée de ce à quoi ressemblera la chose finie.

Essayages, retouches. A nouveau des lignes: celles du corps de l'acteur auxquelles j'ai tâché d'adapter mon patron, celles du tissu qui, si besoin est avec quelques épingles, épousent celles de l'acteur.
Puis on découd, on trace d'autres traits. C'est prêt: c'est cette fois-ci dans le tissu définitif. Tissu définitif choisi avec soin, parfois après plusieurs heures passées à chercher la bonne couleur dans la bonne matière (les couleurs baroques n'étant plus tant celles qui sont à la mode, il m'aura par exemple fallu près de trois heures pour trouver la couleur parfaite de la doublure plus claire du pourpoint)
Et là le miracle commence à opérer, le costume semble prendre une nouvelle vie: celle qu'on lui a toujours imaginée, celle qu'on a rêvée. D'un monde en noir et blanc, un peu raide, on plonge dans la chatoyance baroque. C'est un peu comme si, après l'avoir toujours vue dans une copie en noir et blanc, on redécouvrait la grande scène du bal colorée du Fantôme de l'Opéra de Rupert Julian avec Lon Chaney: la magie nous happe et l'on n'a plus la même chose devant les yeux. On passe des lignes brutes et un peu raides gravées dans le bois à l'ukiyo-e finie, les couches de couleurs ayant peu à peu imprimé le papier de riz. Un monde de couleurs, de reflets, de matières, que l'on n'imaginait déjà presque plus: on est passé du trait à la couleur.


Si ce ne sont encore que des épingles qui tiennent assemblées manches et basque sur notre mannequin Ferdinand, déjà je découvre, les yeux pétillants d'étoiles émerveillées, le spectacle prendre un peu vie et nous voilà repartis en voyage vers le dix-septième siècle!
Si nous sommes suffisamment proches de l'objectif de notre campagne pour nous lancer dans de telles expéditions, nous n'y sommes pas encore et ainsi, pour multiplier ces yeux enthousiasmés et emportés par nos costumes (sans oublier notre décor), continuez à nous soutenir (par chèque aussi donc, si vous le souhaitez): chaque euro compte, nous importe et nous fait chaud au cœur. N'oublions pas que nous ne pourrons bénéficier de votre soutien hors-normes que si la somme finale (ou plus) est récoltée. N'hésitez donc plus: le soutien qui nous a été montré jusqu'ici est formidable, tout comme nous espérons que le seront nos costumes et décor
Parlez-en aussi avec force autour de vous, Facebook, Twitter et alli sont aussi d'excellents relais: plus l'aide qui nous est apportée sera grande, plus les constellations d'émerveillement se répandront, d'abord dans nos studios, mais surtout à partir de février lorsque nous aurons la joie de vous présenter le spectacle!
Charles.

Thursday, December 11, 2014

Ebène, palissandre et marqueterie Boulle.


Lorsque l'on œuvre dans le théâtre baroque, il est bien naturel qu'une bonne partie de notre temps soit occupé par la recherche. La recherche aux sources, des codes scéniques de l'époque, de la façon de concevoir le monde pour mieux le percevoir, des textes et partitions, pour les établir de la façon la plus précise et les restituer avec la plus grande honnêteté possible, à partir de matériel de première main et non frelaté par les siècles qui nous en séparent, pour retrouver aussi le sens et la valeur que l'on donnait alors aux mots.
Mais aussi de recherche, qu'on pourrait considérer plus triviale mais qui est néanmoins aussi essentielle, autour de ce qui sera vu à proprement parler sur scène: sur les costumes (que portait-on dans la vie, sur scène, quels étaient les codes tant des costumes que des habits de ville, quels matériaux utiliser, comment pendouille une aiguillette retenant une cape en 1620 ou de combien dépasse un ruban enroulé à l'épaule en 1650?), des perruques et autres poils (qui se coiffait comment, est-ce que l'on donne à untel une moustache à la française des années 1630 ou à la flamande des années 50?), et enfin, comment habillait-on la scène, ou son intérieur?
Car évidemment, le mobilier a son importance aussi et sera signifiant, de même que dans n'importe quelle scénographie. Evidemment, à l'époque, la question se posait moins, et si une comédie nécessitait un coffre pour des jeux de scène, on prenait le coffre que l'on avait sous la main. Quatre cent trente ans plus tard, la question est forcément plus cruciale: j'aurais peine à voir l'équivalent, mettons une boîte Muji, tout aussi élégante qu'elle soit, au milieu de nos bougies!
Lorsqu'avec Timothée, notre ébéniste (qui fut avant tout notre Ange distrait principal en 2008), je travaillais au trône d'Elizabeth première, une conversation a tourné autour de la marqueterie Boulle, de combien c'était une technique remarquable, difficile, mais surtout sublime. Evidemment, la conversation est restée imprégnée dans mon esprit, plein des images ébaudissantes de certains meubles exemplaires.
Ainsi, peu de temps après l'achèvement de ce noble meuble, en mai, j'évoquais avec Timothée la création prochaine de Léandre et Héro de Paul Scarron (en février au Théâtre de l'Ile Saint-Louis), et la nécessité de construire un coffre qui sera essentiel à la mise en scène. Ni une ni deux, nous tombâmes d'accord de ne pas faire qu'un simple meuble de beau bois sculpté, trop fin seizième et austère pour l'allure générale du spectacle, mais soyons fous (et nous le fûmes): explorons ensemble les possibles de la marqueterie Boulle, et créons ensemble quelque chose d'encore plus sublime que ce trône qui ravit tous les mercredis soirs nos spectateurs élisabéthains!
Petit à petit, recherche par recherche, affinage par affinage, la chose se précisait, ses dimensions, bien entendu, dictées par l'élégance de ses lignes en devenir mais aussi par les contraintes techniques, son thème (il doit évoquer à la fois Vénus et la mer — quels étaient leurs symboles respectifs, comment les rendre cohérents?), ses couleurs.
La marqueterie Boulle telle qu'on la connaît, avec ses laitons et écailles, n'apparaît qu'à la fin du siècle. Or nous nous intéressions à sa première moitié. Et puis ce n'était pas très écologique de faire tuer soixante tortues pour avoir de quoi faire un meuble, cela va sans dire. 
Alors nous eûmes l'idée de nous inspirer des meubles 1600, avec leur ébène et leur nacre, leurs contrastes forts et spectaculaires, tout en utilisant la technique Boulle des parties et contre-parties, pour créer un meuble tout en oxymore baroque.


Bref, passons les détails, nos atermoiements, nos heures passées entre les grotesques de Jean Berain pour y trouver les motifs de volutes, les fontaines de Versailles et de Rome et leurs Tritons, les gravures zoologiques issus de cabinets de curiosités, etc. pour arriver à trois jours enfin passés tous les deux, dans la retraite angevine de Timothée (un château seizième, dans lequel Charles IX a fait un petit tour un jour, cela va sans dire), dessinant, nous reprenant, gommant, travaillant ensemble, à quatre mains (tandis que le chien Palissandre, baptisé en hommage au placage dudit bois sur notre trône sautillait autour de nous), pour créer le modèle qui serait ensuite découpé dans nos feuilles de bois précieux.
Car ce travail à deux nous permettait de nous compléter harmonieusement: Timothée apportait à mes idées baroques sa connaissance du bois et de la technique, et vice-versa, Si je savais où trouver un modèle d'acanthe, je ne savais pas forcément le reproduire, ni ce qui était faisable, et Timothée intervenait, proposait, nous nous reprenions et ainsi de suite, chacun inspectant les dessins de l'autre pour les reprendre avec gentillesse ou les louer avec ferveur.
Trois jours aussi où j'ai eu l'impression d'être projeté à cette époque dans laquelle je passe pourtant déjà le plus clair de mon temps, nous chauffant à la cheminée, le souffle glacé par l'hiver installé, les yeux plissés après de longues heures d'assemblage des bois, de découpes, au milieu de ces bois magnifiques, et de ces motifs qui nous surprennent nous-mêmes encore, tant nous trouvons notre pastiche remarquable! Certes, trois jours c'est trop court pour finir un meuble aussi complexe que celui-ci, je laissais donc Tim dans son château pour rentrer à mes répétitions parisiennes, et j'ai grande hâte tant de voir la chose terminée, que de la faire découvrir sur notre scène éclairée à la bougie!
Charles.

Tuesday, October 7, 2014

Presidentens Ordet.

Une nouvelle rentrée pour la Compagnie Oghma! 

Du sang neuf cette année, parmi les comédiens comme parmi les administrateurs de la compagnie, le traditionnel Mot du — nouveau — Président s'imposait donc… 

Des visages nouveaux à la Compagnie, mais toujours autant de bougies! Et pour cause, comme l'année dernière, trois spectacles vous permettront de nous suivre tout au long de la saison. Une programmation riche, puisqu'elle comporte deux créations, toujours aussi éclectique avec du théâtre et un concert. Une particularité nous autorise à mettre toutefois plus particulièrement — et tout aussi modestement que par le passé — cette saison-ci en avant: car elle sera placée sous le signe du burlesque.
Le rire et le baroque, à la Compagnie Oghma ça n'est pas incompatible et ça fait d'ailleurs des années qu'on s'amuse franchement avec nos bougies et nos violes de gambe. Mais cette année, c'est vous que nous avons décidé de faire rire avec une programmation un peu particulière, concoctée par Magister artium noster autour de la frivolité, de la satire, de la légèreté, peut-être de la grosse marrade. Ce sera à vous de décider et vous aurez l'embarras du choix à travers nos trois spectacles dont il est peut-être temps de vous dire un petit mot. Rrrroulements de Ragnar (le tambour renaissance de la Compagnie): 

Une reprise, d'abord. Une semaine c'était trop court, alors la Reine Vierge revient dès demain et tous les mercredis au Théo Théâtre jusqu'au 17 décembre! Elizabeth, R. pour les intimes dont nous espérons maintenant faire partie, femme d'exception incarnée par Christine Narovitch dans la superproduction que vous êtes déjà nombreux à être allés voir l'année dernière. Une reprise enrichie d'un texte toutefois, que les soutiens les plus fidèles de la compagnie ont été invité à découvrir samedi lors de notre première répétition publique de la saison. Un spectacle qui aura ainsi pu murir pendant l'été et augmenter encore en profondeur et en intériorité, sans perde de ce qu'il dégageait déjà en majesté — car mes souvenirs, quoique presque lointains, demeurent pourtant vivaces, grâce à la puissance de cette convocation parmi nous, pour vous et par nousde la Reine Vierge. 

La Courante ensuite, le concert de la saison, au mois de janvier mettra naturellement la viole de gambe à l'honneur, grâce aux musiciennes de l'Ebo, l'ensemble instrumental de la compagnie, dans des œuvres de Sainte-Colombe le fils. Entre ces pièces s'intègrera la déclamation de textes tirés d'un opuscule (fatalement dédié au confesseur du Roi, ce qui en accroît l’ironie) miraculeusement dégotté par Magister artium noster, satires irrévérencieuses, en vers naturellement, des codes et formes de la poësie galante du Grand Siècle, par des poëtes galants du Grand Siècle. Et vous aurez l’occasion de découvrir Mélusine dans une belle robe rose et Charles devenu pour l’occasion tout blond!

Léandre et Héro, enfin, de février à mars. Une satire, encore une fois, par Scarron, du mythe tragique de Léandre et Héro. Les amours de la jeune et belle Héro et du beau et jeune Léandre, présentées par la Compagnie dans sa grande création de la saison, à travers les codes codes baroques revisités par le poëte. Léandre et Héro fait partie de ces mythes — que nous refusons d'abollir — auxquels la Compagnie a toujours été attachée… alors inutile de vous dire qu'on sauté sur l'occasion! L'occasion nous a d'ailleurs permis de grossir nos rangs avec Elsa Dupuy qui est déjà familière de ces codes spécifiques et Ulysse Robin, qui, lui, a entamé une formation il y a déjà plusieurs mois au sein de la Compagnie, découvrant l’exigence du baroque — car la formation fait aussi partie de nos préoccupations. Comme c'est la grosse production de la saison, on a en plus décidé de mettre le paquet et après avoir exhumé cette merveille oubliée de l'œuvre de Paul Scarron (le père du Burlesque et le premier mari de sa veuve célèbre ensuite) nos petites — et habiles — mains se sont déjà mises à l'ouvrage pour vêtir (pas trop!) nos jeunes amants des brocards les plus purs aux couleurs chamarrées.
Une saison riche donc, sur laquelle nous travaillons tous d'arrache-pied! Ce travail, nous vous invitons donc à le suivre lors de nos représentations… et aussi tout au long de l'année sur nos pages Facebook, Instagram, en vous inscrivant à la newsletter (boîte ci-contre) et, pour les plus curieux d'entre vous, en venant directement nous voir pendant nos répétitions publiques! 

A très bientôt donc, pour une saison nouvelle que nous vous souhaitons joyeuse, burlesque et baroque!
Alexandre Comolet, Président de la Compagnie Oghma.

Thursday, August 7, 2014

Une reprise pas comme les autres.

Une reprise, c'est généralement un peu plus facile qu'une création: on sait où l'on va, on connaît bien sa partition, ses déplacements, l'œuvre sur laquelle on travaille, et généralement le lieu dans lequel on jouera, et les surprises sont moins terrifiantes.
Cela ne veut pas dire pour autant que c'est ennuyeux, puisque cela permet de rectifier aussi quelques erreurs qu'on aurait commises lors de la première version, de revoir certains textes — comme ce sera le cas en octobre lorsque nous reprendrons notre Elizabeth R., avec un nouveau texte et des costumes plus détaillés — et, dans tous les cas, de revenir avec plaisir et hâte à un spectacle que l'on a aimé présenter, et que le public a plébiscité. 
Dans cinq jours, nous reprenons les Excellentes Inventions de Tobias Hume, créées en mars à Paris, et données il y a une petite semaine à Limoges, à chaque fois devant une assistance volubile en éloges.
Mais ce n'est pas qu'une reprise, avec son confort. Car si notre spectacle marque notre présence en Périgord pour la première fois, il nous donne surtout l'occasion de jouer dans le cadre plus qu'unique du château de l'Herm — un lieu qui me fait rêver depuis la première fois que j'y suis allé avec mon gran'père à moins de dix ans, le retrouvant depuis toujours avec la même joie, mais aussi la même crainte, tant revêtu de mystère qu'il est.
Un spectacle se doit de s'adapter à son lieu de présentation, et c'est un effort que nous faisons toujours, naturellement. Et là, il faut être à la hauteur de celui-ci — d'autant qu'il se prête plus qu'avantageusement à mon idée initiale du programme: tenter de retracer la vie d'un mercenaire anglais, soldat mais aussi compositeur, homme bravache mais qui se permet aussi de se laisser aller à sa mélancolie sans flagornerie, à travers sa musique et ses rares textes.
Pour l'occasion, nous devons revoir toute la mise en scène, l'adapter au lieu. 
Et si les deux musiciennes de l'Ebo, Mélusine et Julie ne me rejoignent dans notre fief que dans deux jours, quand commenceront effectivement ces nouvelles répétitions, les ateliers de la Compagnie sont malgré tout en ébullition, sciant, cousant, peignant — pour nous emparer du lieu tel qu'il le mérite, construisant, recréant tout à nouveau — car c'est finalement pratiquement un tout nouveau spectacle que nous proposerons, pour une présentation exceptionnelle. Nous sauterons partout dans le château, qui sera véritablement en état de siège comme au seizième siècle quand il a été construit, avec des soldats rôdant autour du donjon paré des couleurs de ses seigneurs (en l'occurrence les Calvimont), les explosions qui feront rage tout alentour, les flambeaux qui permetteront, stratégiquement placés, d'y voir assez pour défaire l'adversaire sans l'aider pour autant, noyé dans les brumes du champ de bataille fumant — au centre duquel la musique de Tobias Hume viendra résonner de sa force.
Enfin, après une visite il y a quelques jours dans le château déserté de ses nombreux visiteurs habituels, mon plan de bataille est prêt, et la hâte d'y être à nouveau est grande.
A lundi!
Charles.

Tuesday, June 3, 2014

De Elizabetha Reginae vox populi.

Elizabeth R., autour des textes de la Reine vierge, c'est fini pour la saison — mais elle revient dès le mois d'octobre.
D'ici là, en voici un rapport qui nous fait rougir d'une spectatrice aussi émue que nous le sommes à la lecture de ses lignes.



Je me suis réveillée ce matin en me disant: comment se fait-il que j'ai tant aimé cette mise en scène et la parfaite direction d'acteur, alors que ce spectacle, sa forme, ne correspond en rien à ce que je connais théâtralement parlant?
J'y ai vu comme un grand poëme épique onirique d'une beauté inouïe, comme un tableau en mouvement avec une gestuelle d'une grâce absolue, des mimiques retenues et pourtant expressives, comme le tableau en mouvement d'une Reine au pouvoir absolue, masquant à tous propos sa profonde sensibilité d'une façon indicible.
Dans une ambiance de clair-obscur à la Rembrandt, provoqué par cet éclairage sublime à la bougie on est tout de suite transporté dans l'univers irréel des icônes qui peuplent nos rêves. Elizabeth R., devenue mythe sous la palette de son interprète Christine Narovitch et celle de son metteur en scène Charles, comme le sont les grands personnages lyriques! Et le personnage de l'homme, tenu par Charles, aussi m'a beaucoup intéressée. A la fois fidèle courtisan et manipulateur, il m'est apparu d'une étrangeté diabolique. Sa danse avec Elizabeth, à la fois baroque, inquiétante et drôle (quel paradoxe!) m'a enchantée. Et puis que de grâce dans ses déplacements, comme un glissement ensorcelant devenu musique par ses mains.
J'ai aussi beaucoup pensé à la poëtique d'un François Villon, aux chansons de gestes du Moyen-Age, aux fantômes qui hantent la nuit les musées.
Je n'avais rien lu des intentions du metteur en scène, j'ai simplement laissé courir ma sensibilité tout au long de ce spectacle d'une grande hauteur. 
Danièle Fouache.

Saturday, March 8, 2014

Le repos du guerrier.

Depuis la création de noter spectacle autour des sonnets de Shake-speare, début février, la honte nous fait avouer que nous n'avons guère été bavards.
Non parce que nous n'avions gran'chose à dire, mais bien au contraire, car nous n'avions pas une minute à nous!
Car, après les trois semaines Ile Saint-Louis, nous avons enchaîné sur la création parisienne des Excellentes Inventions du Capitaine Tobias Hume — un concert spectaculaire, porté par notre idole de toujours, qui est présent dans chacun de nos programmes, Tonton Tobias, donc — et Mélusine, Marie-Suzanne, Charles, leurs dix instruments et leurs quarante cordes ont déclaré la guerre à l'église protestante des Batignolles à Paris, plongée non seulement dans les lumineuses ténèbres de nos bougies, créant à chaque instant un nouveau tableau vivant de Rembrandt, mais aussi dans les affres du plus grand bain de sang de l'histoire de la musique ancienne. 
La guerre est finie, du moins pour le moment: nous avons créé le concert jeudi (7 mars), remis ça le lendemain.

Et si la bataille a été victorieuse, et le succès plus qu'au rendez-vous (au moins deux rappels par représentation, et des membres du public debout!), les soldats rentrent chez eux, dans leurs habits boueux et ensanglantés, heureux, fatigués, et remisent leurs épées, bannières, tambours à leurs places — pour les laisser reposer jusqu'à cet été, quand naturellement nous nous mettrons à nouveau sous le commandement de notre chef d'escadron, le Capitaine Hume, pour aller envahir le Sud-Ouest, mais aussi et surtout, quand nous nous enfermerons dans nos sombres retraites pour enregistrer ces inventions oxymoriques, et en faire un magnifique disque — le premier de l'Ebo!
Qui ne pourra évidemment se faire sans vous — c'est pourquoi nous lançons juste une grande campagne de financement par la foule, sur la sage plate-forme au nom du cri de l'animal de Pallas. Car, si un enregistrement de qualité, ça n'a évidemment pas de prix, ça coûte tout de même cher, hélas.
Mais chaque don, même le plus symbolique, compte.

Donc, pour user d'une modeste briéveté, et d'une courte expression, n'hésitez plus: comme les foules conquises aux Batignolles, permettez à tant d'autres de se laisser envahir avec joie, et aidez notre rêve aussi fou que notre Capitaine mercenaire, à se faire!
​D'avance merci.

Tuesday, January 28, 2014

Shakespeare, au théâtre.

A une semaine de la première de To.The.Onlie.Begetter. — la prochaine création de la Compagnie sur les sonnets de William Shake-speare, où je suis seul sur scène à déclamer ces textes dont je ne puis me lasser, accompagné de mon fidèle Willie le luth — arrive ce moment plutôt chouette, mais aussi un peu délicat dans un spectacle: celui des premières répétitions dans le théâtre.










Car, on a beau répéter en imaginant précisément la scène sur laquelle on s'apprête à jouer — j'essaie de penser mes spectacles pour le théâtre auquel il est destiné, et non pas dans une vision globale transportable, et les adapte radicalement quand on les déménage — on est toujours un peu surpris: tiens, là je peux faire un pas de moins que je ne le pensais, sinon je suis dans les bougies — oh, mais si je mets mon pupitre ici, comme en répétition, je ne vois plus mes partitions — la sortie des coulisses est un peu plus étroite que je ne le pensais, tiens, je ne peux pas le faire entièrement de profil! etc.
Ce peut être un moment terrible, plein de mauvaises découvertes, quand on ne dispose par exemple pas de temps suffisant dans ledit nouvel espace, devant tout précipiter, travaillant au gros plâtre quand il conviendrait à ce moment-là d'au contraire polir son marbre. Et il y a des scènes anonymes, des scènes où l'on ne se sent pas bien, et des scènes qui nous happent tout de suite, nous portent, dès qu'on y pose un pied — citer celle de l'Opéra Royal de Versailles serait un exemple trop facile et pourtant révélateur; heureusement il y en a d'autres:
Dès les premiers instants dans le théâtre de l'Ile Saint-Louis, on se sent chez soi — pas simplement parce que la loge y est somptueuse, et la salle chaleureuse, ni parce que la scène y est confortable — mais surtout parce que l'on sent tout de suite que le spectacle en lui-même est ici chez lui.
La salle tout en bois, la scène, petite, mais suffisamment grande pour s'y déplacer sans confinement malhabile, la proximité avec le public, mais néanmoins une distance légère créée, ne serait-ce par la scène surélevée, tout y confère l'intimité dont j'avais rêvé pour ce spectacle — une intimité immédiatement renforcée sitôt nos bougies toutes allumées, nous plongeant immédiatement dans un autre monde.
Et alors que j'aurais pu rentrer chez moi, terrifié, devant transformer le spectacle dix jours avant sa première, au contraire, c'est tout heureux et détendu (enfin, presque, et les cauchemars ne vont pas disparaître pour autant – si tant est que je dorme) que je m'attèle à nouveau au travail, pour parfaire ce que ce bel écrin présentera bientôt.
Charles.

Saturday, December 21, 2013

Une deuxième répétition très-shakespearienne. A la bougie, of course.


Après une première répétition publique de notre prochain spectacle sur les sonnets de Shake-speare, Magister artium noster, Charles, en redonne une autre le quinze décembre. Voici ce qu'il en ressort, de quatre yeux attentifs et vigilants, dont deux qui ont déjà narré cette aventure formidable:

Nous y revoilà.
Cette fois bougies, costume et maquillage sont là pour nous donner l'ambiance.
Le travail accompli depuis le 24 novembre est remarquable.
Le programme, clairement inscrit sur une feuille qui nous a été distribuée, a trouvé son équilibre.
La diction des poêmes en français est claire, les jeux de regard, soulignés par le maquillage shake-spearien et baroque, convaincants, et le ralenti des mouvements en accord avec l'atmosphère générale.
Seuls pèchent encore l'occupation de l'espace, ou plutôt les déplacements encore par trop linéaires.
Mais le spectacle est déjà là et nous avons hâte de le voir au théâtre.
Christine, notre éternelle et bien-aimée Berma.

Loin du froid de décembre, c’est au cœur des locaux parisiens de la Compagnie Oghma, tapis dans la crépusculaire, mais néanmoins chaleureuse et intime lueur des bougies, que débute la seconde répétition publique du prochain spectacle de la Compagnie, sur les Sonnets de William Shake-speare, To.The.Onlie.Begetter.
Rompant le silence paisible qui règne dans la pièce, un premier air de luth fait déjà entendre au spectateur ce qu’il lui sera dit plus tard, sans que les mots ne soient nécessaires. De confidence en confidence, Shake-speare lui-même nous apparaît, parfois à genoux sur le sol, s’adressant directement à celui qu’il aime et qu’il souffre de trop aimer.
L’expression d’un amour malheureusement non rendu transporte alors chacun dans son jardin secret.
A différentes échelles, les mots prononcés ont, en effet, un écho par trop familier. Au fil des sonnets, on se laisse apprivoiser, tandis que le texte nous berce doucement jusqu’à notre passé, notre présent, notre intimité. La distance qui nous sépare de la scène devient alors de plus en plus infime.
Du français à l’anglais, l’amour n’a plus de langue, il se fait comprendre sans peine. Cependant, le calme a cessé : les paroles se font moins tendres, l’agitation et la colère sont palpables, la vérité sort enfin de son lit. Après une dernière et douloureuse déclaration, l’acteur quitte la scène.
Le spectateur demeure alors quelques instants encore dans la salle, auprès des bougies, en silence, se demandant qui est celui dont l'histoire vient d'être racontée : celle de Shakespeare? celle de l'acteur, c'est-à-dire de Charles lui-même? Ou bien tout simplement la sienne propre?
Annabelle, œil juridiquement bienveillant.

Monday, November 25, 2013

Shakespeare en première répétition publique.


L'après-midi du dimanche 24 novembre, Charles nous ouvre les studios parisiens de la Compagnie pour une première répétition publique du spectacle qu'il va donner en février, et qu'il travaille depuis plusieurs mois déjà.
Un tabouret, un pupitre et un luth voguant sur un tapis comme sur un radeau. C'est ainsi que m'est apparu le cadre dans lequel Charles s'est installé pour nous donner cette lecture des Sonnets de Shakespeare.
Un petit programme nous avait été distribué avec un titre en anglais que je ne comprenais pas To.The.Onlie.Begetter. et qui veut dire Au seul dédicataire, qui est le titre énigmatique du spectacle, faisant référence à la mystérieuse dédicace qui ouvre le recueil des poëmes. 
Bon, il prend Willie son luth et en avant la musique!
Puis le premier sonnet en anglais avec diction et gestuelle baroque, très beau. Suit un poëme en français, en diction actuelle et avec des gestes esquissés, très beau. 
Puis se sont succédés morceaux de luth, parfois un peu longs (car la musique de cette époque me semble peu variée), et sonnets en français parfois dits d'une voix peu audible mais bien articulés.
Il y a un fil qui nous conduit aimablement, pas toujours assez tendu pour le moment mais ce n'est que question d'ajustement.Vers la fin deux autres poèmes en anglais nous ravissent.
A deux mois du spectacle, ce que j'ai vu et entendu est parfaitement convaincant bien que demandant encore des ajustements quant à la vocalisation du français, la longueur des morceaux de luth et les intervalles entre les sonnets lorsqu'il n'y a pas de musique.
Il est aisé d'imaginer l'atmosphère poëtique qui se dégagera de ce spectacle avec bougies, costume de scène et la navigation entre anglais et français, entre musique et parole.
Christine, œil fidèle.

Saturday, October 12, 2013

I doe not studie Eloquence, although I doe love Sense.

Ce que dit de lui un de nos héros à la Compagnie, Tobias Hume, dans ses préfaces aux First Part of Ayres et Poeticall Musicke, pourrait bien s'appliquer à moi aussi: malgré ma passion des textes, des langues, et de la recherche, je n'ai guère fréquenté les bancs des facultés, leur préférant bien vite ceux de la pratique théâtrale, leur échappant quand j'y étais inscrit au profit de la scène du Conservatoire. 
Ce qui ne m'empêche pas de conduire des recherches sur les époques qui me font vibrer, sur les textes et partitions que je travaille, ni de réaliser mes propres traductions, le tout dans une démarche qui se veut aussi le plus scientifique possible. 
Ce qui m'a valu une invitation de l'Université Paul Valéry de Montpellier, et plus particulièrement de son centre de recherche élisabéthain au sein de l'IRCL (Institut de recherches sur la Renaissance, l'âge Classique et les Lumières) pour y donner une conférence sur notre grande création de la saison, Elizabeth R., autour d'Elizabeth Tudor — sur mes recherches au sujet de la Reine vierge, ainsi que mon travail de mise en scène de ses textes.
Avant même de m'y rendre, et de rencontrer les membres de l'équipe de la revue des Cahiers Elisabéthains dont l'existence m'accompagne depuis que je les ai découverts, jeune garçon encore lycéen, je frémissais de joie, d'heureuse expectative, et d'un peu de timidité — car, émérites universitaires et chercheurs, je craignais de ne pouvoir me signaler dans leurs rangs prestigieux, et n'être pas à la hauteur des deux autres conférenciers de la session, moi, petit théâtreux.


Evidemment, je fus plus que bien accueilli, d'abord par deux maquettes qui d'emblée m'ont fait me sentir chez moi dans les couloirs du Centre, une du Swan theatre et l'autre du Globe, puis par l'équipe d'une chaleur formidable, aux sourires éclatants, et enfin, par leur bibliothèque, dans laquelle, laissé seul quelques heures (avant un déjeuner faste), je tournicotais comme un enfant qui aurait mangé trop de sucre, happé par chacun des rayons, prenant un livre, puis un autre, ne pouvant m'arrêter plus de quelques instants à sa lecture, tant le suivant m'appelait aussitôt, subjugué, terrassé par la richesse du fonds.
Que dire de ma joie d'être admis sinon dans les rangs, du moins aux côtés de ces chercheurs, aux mêmes obsessions que moi, qui passent leurs journées dans Shake-speare, Middleton, Johnson, Marlowe, Lyly, qui, tant engloutis par leurs études, n'hésitent plus à entrecouper leurs phrases françaises par des expressions anglaises — comme cela m'arrive aussi après de trop longues veilles aux côtés de ces poëtes?
Que dire de mon édification en écoutant, émerveillé, les deux conférences qui me précèdent? 
Yet now to use a modest shortnes, je ne rajouterai que quelques indices quant à ma joie de leurs retours sur la mienne, saluant mon travail, approuvant ma démarche, et attendant avec hâte la création du spectacle fin mai.
Ainsi donc, malgré la fatigue d'une journée intense, précédée de bien peu de sommeil, je rentrais à Paris heureux, un peu enivré de la rencontre et des échanges avec cette équipe si accueillante, bienveillante, chaleureuse et savante!
Charles.