la Compagnie

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Tuesday, February 19, 2013

Christine.


Ce n'est pas tous les jours qu'un metteur en scène a la chance de pouvoir rencontrer quelqu'un (et si jeune dans sa carrière) comme celle que je surnomme affectueusement la Berma, c'est-à-dire Christine Narovitch, qui sera Elizabeth première dans la prochaine production de la Compagnie.
Quelqu'un comme Christine, naturellement, humainement — car, oui, au fil des ans, je pense pouvoir dire qu'elle est devenue une amie proche, chez qui je me délecte tous les étés du soleil bourguignon avec son mari Ivan, mais aussi et surtout, quelqu'un comme l'actrice qu'est Christine.
Une actrice de talent, cela va sans dire, aux multiples facettes dont je ne saurais me lasser, mais aussi et surtout (encore), une actrice qui compte autant dans son travail de metteur en scène qu'elle ne compte pour moi — car, avec Elizabeth R., nous sommes en plein dans notre cinquième collaboration!
Tout a commencé quand j'étais presque bébé, ou du moins quand j'étais encore au Conservatoire, en 2004, et que la Compagnie n'existait même pas encore — je prévoyais alors de tourner un petit film, Rose, superproduction cise dans un bordel fin dix-neuvième, peuplé de figures naturellement décadentes, de matelots, de travestis, à la tête duquel régnait (déjà!) la mère maquerelle, la Clardon.
Prenant mon courage et ma plume à deux mains, voici que j'ose lui écrire une petite lettre (nous nous écrirerons souvent par la suite, et presque toujours lorsque je pense à elle pour un rôle), à elle que j'avais vue sur scène quelques années auparavant, dans un Misanthrope où son rire m'avait ébloui.
Rencontre habituelle dans un café, exposition du projet très ambitieux, proposition et description du rôle (un peu gêné et tendu, craignant mal assis sur ma chaise un refus direct).
Mais c'est le rôle de ma vie! me répond-elle aussi sec.
Ouf.
Nous venions de sceller, sans le savoir, une union artistique, qui, plus elle avance, plus elle m'enchante.
Je ne puis omettre notre première séance d'essayage de costumes, et surtout de bijoux (car, la Clardon, elle devait être sacrément endiamentée) qui eut lieu quelques jours plus tard chez elle, où ébahi devant son coffre à bijoux, je la parais comme un sapin de Noël.
Et chacune des productions sur lesquelles nous travaillâmes ensemble par la suite allait sacrifier à ce rituel, de moi me pâmant devant le coffre, et de Christine ployant sous les couches d'argent, de diamants, de perles, &c. que je lui infligeais, au milieu de nos fous rires.
D'ailleurs, nos répétitions en sont toujours pleines de ces fameux fous rires, et, quand j'y pense parfois, notre relation m'est imagée par cette belle photo du plateau de Jules et Jim, où l'on voit Truffaut et Jeanne Moreau assis sur un banc, unis tous deux par un rire éclatant, sincère, dont on ne peut deviner ce qui en est à l'origine.
Puis, presque quatre ans après, ce fut Phèdre & Hippolyte, de Racine. Je ne me suis que très peu posé la question de qui il me fallait pour incarner la fille de Minos et de Pasiphaé: c'était évident, et, très vite, alors que le projet n'était qu'une ébauche dans ma tête, Christine eût droit à une nouvelle lettre.
Je tremblais de même, comme un lycéen attendant une jeune fille de Paris dans une gare de province, pas certain de son arrivée, lorsqu'elle me répondit qu'elle devait réfléchir.
Un nouveau ouf.
Encore plus intense, cette fois-ci.
Car je pensais que le projet ne se pouvait faire sans elle, et j'avais raison.
Car elle l'a porté, ce projet, accompagné, aidé, pendant les deux ans que nous y planchâmes, entre les premières discussions à son sujet, puis ses lectures, ses répétitions — ses pauses aussi, car à un moment (certes court) le projet semblait suspendu, faute de théâtre.
Dire qu'elle fut sublime, cela n'est pas nécessaire, c'est bien implicite, et le doute n'en est pas permis, naturellement.
Mais c'est presque bien peu, retrospectivement, pour moi, en regard du travail que nous fîmes ensemble. De notre entente perpetuelle dans nos studios de répétition, de notre compréhension l'un de l'autre d'abord tâtonnante, puis, à mesure que le temps passait, simple, immédiate.
Et aujourd'hui, même si nous n'avons de cesse de nous découvrir encore (et heureusement!) dans le travail, cette compréhension et cette entente se perpetuent — après Phèdre, elle fut Sarah Bernhardt (ou Salomé, c'est selon, ou plutôt les deux) dans une cérémonie que je mettais en scène pour commémorer l'enterrement d'Oscar Wilde au Père Lachaise en 2009, puis une délirante Lady Gladys dans Lord Arthur Savile's Crime. Et parfois, nous n'avons pas forcément besoin de nous parler: nous finissons un filage, respirons, nous regardons un quart de seconde en chiens de faïence, savons exactement ce que l'autre a pensé. Et nous reprenons. Et avançons.
Et on se fend la poire — là, je la menace de jouer Phèdre en déambulateur, duquel pendrait un cornet acoustique, portant une fausse barbe, et une perfusion sur roulettes la suivant sur scène, tout à coup, c'est Elizabeth qui a trois dents, ou parfois, je mets tout à exécution, et elle prend, dilligemment, et avec grand amusement, pour un rôle en se maquillant et se costumant, quarante ans, et autant de kilos — et elle se plie aussi à mes exigences les plus farfelues, comme de travailler tout un long monologue de la Phèdre de Pradon en déclamation et gestuelles baroques pures et dures, pour mieux appréhender ensuite le travail sur celle de Racine, de se rouler sur un pauvre Hippolyte pour la II, 5, aux risques et périls immenses de sa hanche…


Bien sûr, cette cohésion et ce langage communs construits à travers les années ont parfois quelques lacunes — nous ne sommes pas toujours d'accord sur ce que nous entendons par une ouverture de voyelle ou en fin de phrase, la raison pour laquelle je lui fais écouter tel long enregistrement étrange qui me fait énormément penser à un demi-vers de son texte sans que je puisse l'exprimer lui semble parfois obscure, ou alors nous discutons avec véhémence sur la sincérité de l'amour d'Essex pour Lizzie Tudor — mais il me semble que nous savons ce que nous attendons l'un de l'autre, et que nous sommes prêts à rempiler à chaque fois que l'occasion s'en présente (et que je propose à Christine de jouer une Reine bien entendu, sinon, elle refusera, c'est certain — je l'ai bien trop gâtée là-dessus pour qu'elle n'y prît pas goût).
Je ne dirai rien de plus sinon sur sa fidélité, sa présence toujours assurée à chacune de mes productions où elle ne figure pas, accompagnant de même le projet, de ses conseils si elle est venue le voir en répétitions, de ses encouragements, de sa bienveillance et de son amitié.
Merci, donc, Christine, pour ce que mon cœur tente d'exprimer, mais mon clavier ne peut point.
Charles.

Thursday, January 12, 2012

— — at last! (bis repetita)

Ce que nous attendions tous depuis bien trop longtemps déjà, c'est-à-dire le DVD de Lord Arthur Savile's Crime, un film muet en anglais de Charles Di Meglio d'après Oscar Wilde, avec, entre autres, du champagne, de vieilles femmes, des gens tous nus, Thomas Lajudie, de vieux dégueulasses, de l'opium, de l'amour, Giulia Dussollier, un peu de sexe, le Times, Venise, Arthur Perier, des masques, une gondole, Christine Narovitch, des machines-à-gros-plan, des effets visuels très-spéciaux, du noir et du blanc, des majordomes,  sort aujourd'hui, dans un digipack formidable.


Au programme — en plus du film présenté avec une bande originale de l'Ebo, interprétée par les violes de gambe de Marie-Suzanne de Loye et Mélusine de Pas — quelques suppléments plutôt exaltants, que nous vous avons patiemment concoctés avec le monteur du film, Quentin Dany:

— une interview du metteur en scène,
— des extraits des storyboards originaux,
— une bobine d'actualités réalisée par Pierre Dupont sur la projection en avant-première du film,
— la bande-annonce d'ycelui.

Il est vivement conseillé par nos égéries, Mesdames Michu et Pustule, de vous hâter de contacter la Compagnie pour commander votre exemplaire exemplaire.

Sunday, November 20, 2011

Our first Savilian review.

Rue des Beaux-Arts, après avoir publié le journal de production de notre film Lord Arthur Savile's Crime, en fait maintenant paraître une critique, par Bénédicte Prot, qu'on nous permet de reproduire ici, ce que nous faisons — en rougissant.

Tandis que le jeune metteur en scène Charles Di Meglio préparait soigneusement le moyen métrage de près d'une heure Lord Arthur Savile's Crime, a study of duty, de l'autre côté de l'Atlantique, l'œil du Wildien curieux égaré sur la Toile peut observer qu'un certain George Athanasiou nous livrait son adaptation de la même nouvelle publiée par Wilde en 1891, un objet filmique incongru de quinze minutes entre parodie désopilante et gag consternant par sa platitude forcée et sa palette de couleurs de telenovela. Les mises en scènes du Crime de Lord Arthur Savile sont suffisamment rares pour que la chose vaille d'être signalée, mais l'anecdote est surtout amusante parce qu'en dehors de cette coïncidence de date, on ne saurait trouver deux projets davantage aux antipodes l'un de l'autre. C'est dire tout le bien qu'on a pensé du film de Charles Di Meglio, projeté en avant-première à la Pagode en ce matin d'octobre où l'été avait décidé de faire une dernière révérence radieuse avant de se retirer pour de bon.

Ici, point de couleurs ni d'intensité de surface — si ce n'est la fascinante beauté picturale des images. Le réalisateur nous précipite dès le prologue dans les ruelles insalubres du Londres coupe-gorge de Mr. Hyde et Jack l'éventreur. Aux lueurs terrifiantes de cette image des bas-fonds répond un gros plan sur une main (l'extrémité qui par excellence connote le crime) se crispant péniblement sur le mot meurtre tandis que dans une alcôve secrète, des éphèbes lascifs aux boucles florentines reconstituent une orgie inspirée, dit Meglio, de Teleny — mais où l'on retrouve aussi la noirceur dépravée des mascarades macabres imaginées par Kubrick dans Eyes Wide Shut. Ainsi, tandis que les cordes torturées de l'ensemble baroque du réalisateur finissent de nous inquiéter, en trois tableaux apparaissent déjà crime et stupre, les deux côtés du visage grimaçant (comme la bouche débordante de champagne à laquelle se rive la caméra) du vice.

Fidèle à l'esprit du dandy irlandais, le réalisateur n'a pas pris son œuvre à la lettre mais comme un point de départ dont émerge une autre création, et il ne nous laisse pas ignorer dans quelle voie sordide il a choisi de s'engager. En délaissant la futilité de l'univers que nous présente Oscar Wilde au début de sa nouvelle, Di Meglio abandonne ses tons criards pour ne plus conserver que le noir et le blanc. À la volubilité mondaine de la nouvelle et aux ratiocinations en cascade de son héros, il oppose le laconisme du cinéma muet, dont il retient les rythmes les plus empesés et les auteurs aux contrastes les plus cruels et monstrueux, comme Murnau et Stroheim. Ici, la tragédie nous est donnée à voir. L'image ne subit pas que des influences cinématographiques: on y retrouve la gravure, la peinture, parfois plusieurs arts visuels à la fois, comme dans cette vue sur la Tamise où l'eau semble se mouvoir dans un décor dessiné au crayon. Forme et fond coïncident donc, car l'univers à l'esthétique soignée dans lequel nous venons de pénétrer repose nettement sur toute une imagerie personnelle, faite de motifs wildiens intra- et extradiégétiques (Antiquité, homoérotisme...) et de multiples autres références narratives et esthétiques du registre de la décadence.

En exacerbant le contraste entre le clair et l'obscur, en séparant plus nettement l'intrigue des interludes libertins qui s'engouffrent dans ses brèches, le film semble restituer à l'histoire d'Arthur Savile la fonction de conte moral si fuyante dans son goguenard original. Des lieux et de la temporalité de l'histoire se détache nettement l'univers flottant, comme en apesanteur, où s'épand la débauche, et ce monde parallèle fait figure de terreau de la tragédie. L'âme décadente fait plus que maculer l'ordre, inverser les codes et prendre la morale à rebours, elle pervertit entièrement le raisonnement et use de tous biais pour tout happer dans ses ténèbres. En même temps, paradoxalement, la représentation à l'écran de ce ferment de chaos semble rendre au récit le fonctionnement causal que la nouvelle brouille malicieusement, jusqu'à punir Lord Arthur (et ce beaucoup plus radicalement que l'épisode consacré en 1958 à la nouvelle de Wilde par la série Suspicion, produite par Hitchcock). L'inexorable destin se déploie ici de manière plus tranchée. Le film, coupant court aux atermoiements du héros et à son désarroi hamlétien, semble en faire d'emblée un Macbeth exécutant avec méthode un plan que son fondement défectueux, son vice caché pourrait-on dire, fera s'écrouler après coup. À la faveur de la scansion et de l'esthétique choisies pour ce film muet, les scènes se mettent à évoquer des gravures morales, voire des caricatures à la Daumier, à cela près que l'intense corporéité du travail de Charles Di Meglio n'a rien du rictus figé.

Une importance particulière est accordée ici aux mouvements. Même languissants comme un subtil déplacement de lumière ou une palpitation, ils sont de l'ordre douloureux de la torsion, de la déformation — c'est-à-dire de la perversion, de nouveau. Or cette dernière n'est jamais arrêtée, elle circule comme Arthur court haletant dans des tunnels de pierre. Sous cet éclairage particulier, le motif de la moiteur récurrent dans le film évoque non seulement la tension tragique (via un héros ruisselant de sueur), mais aussi la contamination (l'humeur au sens médical du terme), suggérée aussi par les épaisses brumes londonienne et vénitienne et les fumées opiacées qui baignent certaines séquences, l'exposition des corps (nudité, mains ouvertes, bouches béantes...) et le fait que les nombreux lieux confinés du film (étroites ruelles, salons, escaliers...) sont également des lieux de passage et d'échanges en tous genres, c'est-à-dire de contagion. Le poison que Lord Arthur se procure, puis le bonbon où le glisse, n'est finalement que le prolongement du venin que lui a inoculé Mr. Podgers (qui examine d'ailleurs les paumes comme un médecin se pencherait sur ses patients) avec sa prophétie. Infecté par le pouvoir d'une suggestion, possédé par une idée qui fonctionne comme une drogue, le Lord Arthur du film semble enfiévré, dans un état presque hallucinatoire.

Dans ces conditions, le terrible destin du héros du film surpasse nécessairement en inéluctabilité celui du héros de la nouvelle. Le parcours de ce Savile-là est bien plus univoque (c'est le long d'une allée sans issue qu'il court) et Lord Arthur s'y engage comme en un transport. Les va-et-vient de la conscience du personnage de Wilde, ses ineptes négociations intérieures, n'étant ici pas représentés, le raisonnement absurde qui consiste à retourner le sens du devoir et se convaincre que la juste voie, la seule voie, est le meurtre est ici plus que réduit à sa plus simple expression: il est éludé, de sorte que la seule motivation, nette et invariable, des actes de Lord Arthur, est son amour pour Sybil. L'intoxication du personnage prend alors un tout autre sens. En noircissant les recoins malsains de son film, on s'aperçoit que le réalisateur fait davantage ressortir la pureté des touches claires, et que l'étude sur le devoir annoncée par le sous-titre de la nouvelle comme du film se trouve renversée en récit d'un amour limpide qui transcende toutes les corruptions. Si le héros chemine dans la pénombre, c'est vers la lumière qu'il tente d'avancer. Tel l'artiste, captif et captivé, il se fait l'instrument du triomphe de l'amour/de la beauté.

Tout en se présentant comme une variation sur les thèmes de la nouvelle, une lecture particulière qui se propose d'emprunter des sentiers différents, plus sombres, le film de Charles Di Meglio ne saurait épouser aussi bien l'esprit de Wilde en ce qu'il est l'œuvre d'un esthète. Sa forme méticuleuse, qui renvoie à un exercice filmique autant qu'à un travail littéraire, sert à merveille le gracieux propos qui finit par surgir comme une clarté de la sublime infamie du décor. Lord Arthur Savile's Crime, moins haut en couleurs que l'œuvre de Wilde dont il s'inspire, a trouvé en s'engouffrant dans le cinématographe d'où venait la lumière.

Bénédicte Prot.

Saturday, October 22, 2011

Arthur au jour le jour.

En attendant la sortie en DVD du film qui se prépare (quelques détails à fignoler),  la Société Oscar Wilde en France publie dans sa revue Rue des Beaux-Arts le journal de production tenu par le metteur en scène tout au long de l'aventure.

Lisez-donc ce témoignage du film en construction!


Thursday, October 6, 2011

Fin de siècle. Mais duquel?

Etait-ce samedi à midi ou bien hier à minuit?
A Paris?
Cette année ou bien il y a cent ans?
Tout veut se mélanger; Charles Di Meglio veut nous illusionner.
Son oeuvre c'est Ars gratia artis: l'Art pour l'Art. C'est-à-dire qu'il a la capacité, hé bien! de plaire à quiconque l'observe, sans volonté moralisatrice surtout.
Charles, à l'instar d'Oscar Wilde possède le culte du Beau. Le Beau comme origine, quintessence de l'Art. Son adaptation de la très-célèbre nouvelle d'Oscar Wilde Le Crime de Lord Arthur Savile reflète justement cette mise en exergue du Beau. Faire un film muet en 2010, comme il le soulignait lui-même en ouverture de la séance de projection unique, est en effet ce désir d'un retour du Beau en soi.
Tourné en noir et blanc, les images sont sublimes.
Le choix de la langue anglaise renvoie à cette langue que Wilde a choisie.
Le rythme lent induit une grâce à nulle autre pareille.
L'adaptation toute personnelle de Charles plonge le récit dans un drame d'inspiration antique, hellénistique — quand la nouvelle, dans son origine, se veut légère et hilarante, voire grotesque par moments. Quand Wilde veut se moquer et rire, Charles veut de la réflexion, de la profondeur, de la spiritualité.
Dans sa recherche constante de l'extrême finesse, il a voulu que ses invités choisis soient en raisonnance avec l'atmosphère de son film. Aussi devions-nous nous vêtir fort élégamment afin de respecter l'esthétisme de son univers. A ce titre, la carte d'invitation se voulait d'un raffinement très fin de siècle, avec son papier vélin, son cachet de cire rouge frappée, et l'écriture du Maître, à la plume d'oie dans une calligraphie experte… Quant au lieu de projection, là non plus, rien n'était laissé au hasard.

Imaginez la Pagode, sise dans le septième arrondissement de Paris. Cette salle de cinema appartient à un autre temps, celui de la Belle Epoque. Ajoutons que ce lieu magique a une histoire aux thèmes très pré-raphaélites… Coïncidence? C'est l'histoire d'un homme fort amoureux, et immensément riche, qui décide de faire construire pour sa Belle cette salle de fêtes au style orientaliste, très à la mode.
Il édifie donc la Pagode!
Flamboiement des ors architecturaux définissant le rayonnement de son cœur emballé… Pourtant, un an plus tard, la dame cruelle s'éprend de son associé et le quitte, laissant le pauvre hère dans les affres d'une douleur et d'une affliction les plus totales. Aussi, le ton de l'événement est-il donné, cher au mouvement pré-raphaélite: tristesse insondable, amours impossibles, littérature emphatique, mort inéluctable... Ce sont aussi les thèmes de prédilection de l'ensemble de l'oeuvre de Charles, et donc dans le film qu'il nous présente.
Des valeurs qu'il érige en absolue noblesse.

En sortant de la projection, nous étions envoutés par ce voyage dans le temps, au pays du raffinement, de l'esthétique et de l'Art. Accueillis dans les jardins aux différentes intensités lumineuses, jouant çà et là sur les feuillages, des parfums sensibles exhumaient. Le champagne pétillait dans nos coupes et dans nos yeux. Les cigarettes à bouts dorés se consummaient dans l'air du temps. Le maitre en frac et à la chemise amidonnée, l'air éthéré et fier surtout, devinait le secret de nos coeurs ravis…
Charles, en démiurge, avait crée, monté un film de bout en bout.
Il a été à la fois acteur, metteur en scène, producteur, maquilleur, costumier, décorateur, directeur de production, chef d'orchestre… Et je dois en oublier à foison! 

Indéniablement Charles Di Meglio force notre admiration. Chapeau bas l'Artiste!


Victoria Cohen, The Ghoul.

Thursday, April 7, 2011

Les Avantures d'Oghma.

8h, mercredi matin.
Tarbes, préfécture des Hautes-Pyrénées, deux chocolatiers, et un glacier meilleurs ouvriers de France.
Les yeux mi-clos, tant parce que sortant à peine d'une nuit dans le train dont je descends, que du soleil déjà éclatant qui illumine les montagnes qui se profilent au bout du cours, je découvre hébété la cité qui hébergera les deux dernières représentations de la Compagnie de la saison.
Nicolas Andlauer, le claveciniste invité pour nos Avantures d'Ulisse, et le chef du projet, sur le pied de guerre, m'accueille, et m'accompagne au bar-hôtel de l'Avenue (douches et WC sur le palier, CanalSat dans les chambres) poser mon lourd sac (il me semble toujours impossible, même en tournée de voyager léger).
Un petit café au Moderne, un croissant, et c'est parti pour le Conservatoire où auront lieu les hostilités. Les hostilités entre le temps et nous — car lorsqu'on part en tournée, on sait qu'on n'aura pas une seconde.
Nous jouons dès le soir même, et il faut naturellement tout mettre en place: les lumières, tâter l'accoustique de la salle, faire un petit filage histoire de se remettre le spectacle, le texte et sa musique dans les pattes et dans la bouche — sans parler de nos échauffements et accordages respectifs. Je ne concurrence que difficilement avec Nicolas et ses cordes innombrables (car il joue sur un beau clavecin français à deux jeux et deux claviers), Slim et les vingt-cinq siennes, car je n'ai que mes deux cordes vocales à réveiller, mais les premiers crissements qu'elles produisent à une heure si matinale, et après le nombre incalculables de cigarettes consommées depuis ma descente du train (car en tournée, même si le temps nous manque, on fume beaucoup), ne sont guère rassurants.


Je crois même que je ne serai jamais prêt à temps, que j'aurais une voix rocailleuse toute la journée, et que jamais je ne pourrai monter dans les aigus de ma voix de tête pourtant indispensables à certains éléments du récit.
Bref.
Une tournée, quoi qu'il arrive, c'est toujours exaltant.
On n'a pas le temps de réfléchir, on passe ses journées dans des salles de spectacle vides et noires, on s'installe presque tranquillement, répète d'abord un peu posément.
Puis les choses s'accélèrent, on angoisse, l'heure tourne, on pense que jamais rien ne sera prêt à temps, on s'énerve un peu, on se dit qu'on ne connaitra personne dans la salle,



on répète encore,
se demande combien de personnes y seront, qui ils seront, comment ils pourront diantre accueillir un spectacle pareil, si c'était après tout une bonne idée de venir jusque-là pour jouer, on revoit encore des détails du spectacle, on se dit qu'on ne pourra pas jouer finalement, qu'on démissionne, le stresse monte, l'angoisse aussi, l'heure arrive, on va se préparer, on vérifie sa voix, ses instruments, fume les dernières cigarettes en cachette tandis qu'on sent le public se presser devant la salle, vérifie encore sa voix, son costume, sa voix.
Puis la lumière s'éteint et c'est le moment de rentrer en scène.
Le public est là — ne sachant, comme nous, qu'à moitié ce à quoi s'attendre. Moment supsendu où, comme le dompteur avant son numéro, regarde en chien de faïence son fauve qui l'observe de même, chacun se dévisage, scène, salle.
Et puis, bien sûr, tout se passe bien.
Le spectacle commence, roule, monte, fluctue, varie, et scène, salle, chacun s'est apprivoisé, s'écoute et enfle ensemble.
Noir, fin, applaudissiments.
On respire enfin.
Ou presque: le lendemain, scolaire, à dix heures et demie.
"Maudite soit la personne qui invente des horaires pareils", me dis-je en m'endormant, à moitié tôt, après quelques bières enquillées en vitesse, mon paquet de demi de cigarettes de la journée terminé.
Lever tôt, beaucoup trop. Fatigue de la veille, angoisse de jouer devant des enfants tout petits, et devant des lycéens un peu moins. Les deux regards les plus critiques et les plus sévères. Les plus francs aussi. C'est un public qui ne laisse rien passer. Nous avons mettons, une minute trente pour les happer ou les perdre à jamais.
Nous arrivons au Conservatoire, il est 9h, ma voix est dans mes chaussettes (ou plutôt dans celles de la veille, laissées à l'hôtel), et nous n'avons pas encore arrêté définitivement les coupes que nous ferons car la version doit être plus courte pour permettre une discussion avec le public après le spectacle.
Nous nous accordons vite là-dessus, et on répète avec. Il est l'heure déjà.
Mais même si ce sont les représentations les plus terrifiantes, les scolaires sont toujours les plus enrichissantes.
Quand, malgré le choc que peut produire de prime abord la déclamation baroque, on n'entend la salle ne pas broncher du début à la fin, quand l'écoute est dense, que l'on sent les tout-petits vivre à travers notre récit les aventures du prudent Ulysse, que l'on sent les adolescents, sous leurs airs bravardement distants, nous écouter comme s'ils étaient brusquement redevenus les enfants qu'ils affirment publiquement ne pas être — avec ce même regard troublant et ambigu que le Saint Jean de la Crucifixion de Simon Vouet exposée au Musée des Beaux-Arts à Lyon — on se sent heureux, et on sait que pendant quarante minutes dans sa vie, on aura été juste sur scène.
Puis, suivent généralement un échange avec la salle; un échange toujours fascinant. Car parfois les questions nous déstabilisent, nous déroutent, par leur force un peu brutale, et nous acculent dans des retranchements de notre réflexion que nous n'avions pas forcément exploré. Et on en ressort forcément grandi.
Jeudi soir, minuit, Paris à nouveau.
Sur les rotules. Au lit.
Epuisé, vidé, sans la moindre parcelle de force, à peine plus de voix, mais heureux. Heureux de l'avoir fait, et heureux d'avoir une aussi bonne raison d'être aussi fatigué.
Charles.

Tuesday, March 29, 2011

Courage, filons!

Vendredi, c'est le grand jour, celui de notre représentation tant attendue au musée Carnavalet; demain générale, et aujourd'hui, premier vrai filage de tout le spectacle, de To.The.Onlie.Begetter., notre spectacle autour des sonnets de Shake-speare que nous avions créé la saison dernière.
Le premier vrai filage, car jusqu'à maintenant, nous nous permettions de nous arrêter, pour redéfinir un tempo, pour me souffler un vers qui m'échappait, pour revoir telle phrase musicale ou tel enchaînement texte/musique.
Et de faire un vrai filage de ce spectacle, c'est important, car tout ou presque tient au fait que justement, nous sommes unis par un même souffle, une même énergie, une même ligne directrice, du début à la fin.
Evidemment, c'est physique, sportif, et fatiguant! — un heure et quart sans pouvoir rien relâcher (enfin, plutôt une heure et demie et des poussières aujourd'hui, d'ailleurs!).
A la fin, on en sort vidé, vidé mais heureux lorsqu'on reste encore quelques instants magiques réunis, connectés par cette énergie commune qui nous a portés jusque là. Quelques instants de vide, suspendus dans l'air, le temps.
Car malgré ce que ce spectacle nous oblige à mobiliser, malgré toute l'énergie que nous dépensons à le répéter, à le construire, c'est (et je crois pouvoir le dire au nom de nous tous) quelque chose que nous sommes extrêmement heureux de faire. Plus qu'heureux, même.
Ce premier vrai filage nous permet aussi de revoir, de percevoir à nouveau le nécessaire de cette énergie, de la force qu'il faut sans cesse mobiliser pour que ça marche.
Dans ces cas-là, et jusqu'au dernier moment, nous répétons en cercle, Marie-Suzanne et Mélusine, les deux violes se font face, Simon au luth est au milieu, en face de moi. Ça nous aide incroyablement, nous permet de rester entre nous, de garder cette intimité nécessaire au spectacle — et qui sera sans doute plus perceptible encore à Carnavalet, puisque le cadre le permet plus encore que lorsque nous donnâmes le spectacle dans le temple du Pentemont.
Quelques retouches à porter se signalent bien sûr aussi, des retouches qu'on ne pouvait imaginer lorsqu'il était possible de s'arrêter. Des enchaînements à légèrement fluidifier, et, surprise générale! — des tempi à accélerer. — Car si je suis en général le premier à pousser les musiciens à ralentir, à respirer pour laisser le texte musical palpiter, résonner, de même que la musique de Shake-speare (qui me confond et me submerge toujours autant, même après deux ans de travail sur ces textes dont je ne me lasse pas, que je relis sans arrêt, me baladant souvent avec le recueil complet) — aujourd'hui, voilà que je dis qu'il faut prendre Beccus, an Hungarian lord his delight de Hume, ou Mrs Anne Markhams Pavin de Cutting avec plus de rapidité, de légèreté! — Ce qui ne m'empêche pas de ralentir d'autres détails, bien entendu; n'exagérons rien.
Mais l'ensemble, vu dans son ensemble, précisemment, paraît juste, avance de lui-même, se porte, et nous porte, et nous nous laissons entraîner, voguer presque sans nous en rendre compte, submerger presque sans rien contrôler, par Tobias Hume, Alfonso Ferrabosco, Anthony Holborne, John Dowland — et par William Shake-speare.
Charles.

Saturday, March 12, 2011

Véridique récit autobiographique d'une prostituée horrible.



En ces premiers jours de mars, Charles m’invite à nouveau à passer une journée sur le tournage de Lord Arthur Savile’s Crime. Après des scènes tournées dans la sombre West Moon Street, et un passage au Carnaval de Venise, l’offre est alléchante.
Mais surprise, on ne me demande plus simplement d’être derrière la caméra! L’enjeu est de taille en effet: Charles me propose un rôle dans le film. Et pas n’importe lequel: celui d’une affreuse prostituée qui tente vainement de séduire le meilleur ami d’Arthur, j’ai nommé Lord Molyneux, ou Arturo dans la vie. Une séduction vaine, et un tel rejet semble cruel… Détrompons-nous bien vite, la demoiselle n’est que vénale! Devant une telle proposition, il m’était difficile de refuser.
Je me rends donc en ce samedi printanier sur le lieu du tournage, tiraillée entre excitation et appréhension. Après une rapide tasse de café et de premiers échanges avec Marie-Suzanne, interprète d’une chinoise vendeuse d’opium, et Charles, la session maquillage est annoncée. De minute en minute, mon visage se transformait. Et pas à mon avantage! Le teint jaune, les sourcils épais et charbonneux, les joues et les paupières écarlates, le visage parsemé de mouches noires, je poussais quelques cris amusés en me regardant dans le miroir pendant que Charles tentait de m’enlaidir un peu plus, avec, de temps à autres, un petit sourire satisfait qui en disait long sur le charme en devenir de ma figure. Une fois habillée, j’étais fin prête pour aller répéter et tourner.
Au dernier étage des studios de la Compagnie se trouvait une petite chambre aux murs délavés et recouverts de miroirs cassés. Du latex, des tubes de peinture, un grand fauteuil en cuir déchiré et, au beau milieu de cet atelier, un rat. Une ratte pour être exacte. La cachette d’un sombre psychopathe pensez vous? Point du tout: le lieu du tournage. Et cette ratte n’était pas là par hasard. Elle faisait aussi partie de l’équipe! La petite Madame Pustule était bien inoffensive, presque mignonne je le concède. Mais capricieuse! Une vraie diva qui ne pouvait pas rester en place. Les prises s’enchainaient et l’air enfumé de la pièce me donnait le tournis que n'aidait pas les accords lancinants des Velvet Underground mis en boucle pour nous plonger dans la scène. À la fin, j’entendais tout juste les mots de Charles : « Allez Pustule, reste là », « entrée Marie-Suzanne », « entrée Annabelle », « Non Pustule, reviens par ici! ». Et j’entrais donc, entrainant la plupart du temps dans ma chute une partie du décor. Physiquement, je commençais presque à faiblir. L’atmosphère, les chutes, l’état dans lequel cette prostituée était censée être, tout cela me rendait nauséeuse. Mais dans le bon sens, car intérieurement, je prenais vraiment plaisir à jouer.
Pour moi qui n’avais jusque-là qu’une expérience de théâtre, c’était plutôt exaltant de tourner. J’avais souvent pensé que la scène était plus palpitante, parce l’on y monte en étant quelqu’un d’autre et en même temps quelqu’un qu’on connaît presque mieux que soi même. Et parce qu’on monte sur cette scène tout en sachant qu’on ne s’arrêtera pas, que le public est là, que le faux-pas n’est pas permis. L’adrénaline me semblait plus forte au théâtre que derrière une caméra. Mais le tournage m’a quelque peu fait changer d’avis.
Si l’on s’arrête pour une nouvelle prise, on se sent à chaque fois un peu plus proche de ce que le metteur en scène du film attend de nous, et dans l’enchainement, on se prend au jeu. En quelque sorte, on s’oublie. Après plusieurs dizaines de chutes, l’heure de la dernière prise a pu sonner, et je ne peux pas nier qu’il me fut très agréable de sortir m’aérer! Après un démaquillage intense, je retrouvais mon visage ordinaire, avec grande joie! Je garderai un très bon souvenir de cette expérience artistique. Et je n’ai qu’une hâte, désormais: contempler d’un bout à l’autre Lord Arthur Savile’s Crime
!
Anna von Hölsperin.

Wednesday, March 9, 2011

Five o'clock tea sur le plateau de Savile.


Il a sonné à la porte d'entrée, sa grande valise noire sur sa gauche, la mèche en bataille sur sa droite… ou l'inverse... Je ne sais plus.

Une Mary Poppins plus vraie que nature (mais sans parapluie et en pantalons!) faisait irruption chez moi avec sa valise magique. C’est fou ce qu’elle pouvait contenir, cette malle mystérieuse! Une caméra et son trépied, des projecteurs, des prises, des rallonges, des costumes, une théière, d’innombrables produits de maquillage, des mètres de tissu... quoi encore?
Abracadabra! Les accessoires apparaissaient l’un après l’autre et se posaient un peu partout, comme mus par une vie propre: sur une chaise, un fauteuil, une table. Ils annexaient l’appartement, l’apprivoisaient, le transformaient en décor de cinéma. Mais comment fait-on pour mettre autant de choses dans une valise? Il faudra que je me renseigne: ça peut toujours servir quand on part en vacances. . La mienne déborde toujours de partout!
On a poussé les meubles aux quatre coins de la pièce. Fixé la tenture sur les murs, au plafond. Où étais-je? Une alcôve était née au beau milieu du salon. Un petit boudoir fin-de-siècle. Je changeais d’époque et de planète. La magie continuait.
Giulia est arrivée un peu plus tard, suivie de près par Thomas.
Les choses sérieuses pouvaient commencer. Répétitions, directives. Charles s’était depuis longtemps transformé en metteur en scène, indiquant où chacun devait se placer, comment nous devions jouer la scène. Ah, très important: les regards! Et aussi l’expression des visages, le langage des mains. Chaque geste devait être précis. Nous écoutions, attentifs comme de jeunes élèves, fascinés par les explications de notre metteur en scène. Alors, nous arrivâmes à la scène cruciale du baiser… Attention, pas n’importe quel baiser! Ni osé, ni fougueux, comme en donnent les lèvres impudentes des amoureux d’aujourd’hui, qui laissent voyager leurs mains le long du cou, effleurant les épaules, et le corps voluptueux. Non! Que diable, nous sommes au siècle victorien où les fiancées sont virginales, où les amants s’autorisent à peine un baiser rapide et chaste, sous peine de censure immédiate! De la retenue, s’il vous plaît! Ou bien COUPEZ!
Mais attendez! Flashback! Car je n’ai pas encore parlé du maquillage et des costumes ... Du côté des costumes, tout va bien. Enfin, presque, car la robe de Giulia a besoin de quelques retouches à la taille et sous les bras. Pas de panique: super-Agathe est là, avec ses épingles de couturière et son habilité coutumière: quelques ajustements et le tour est joué. Oui, je sais, j’ai été magnifique, j’ai sauvé la production du naufrage, Giulia du désespoir, et Charles de la dépression nerveuse. Mais, ce n’est pas grand chose au fond, n’en parlons plus, ou ma modestie va souffrir…
Allez, passons au maquillage. Et là, on ne chipote pas : fond de teint blanc pour tout le monde, et n’ayons pas peur d’en rajouter! Charles passait l’inspection: Heu pas encore assez, Agathe. Je commençais à ressembler à un Pierrot lunaire. Et je n’avais pas vu Giulia, réfugiée dans la salle de bain! Son joli teint de pêche tournait couleur farine. Remarquez, cela se mariait bien avec l’ombre charbon dont Charles nous maquillait les paupières. Très noirs, les yeux. Et la bouche rouge. Très rouge. Mode vampire, tendance automne-hiver dans les Carpates.
Les coiffures, au contraire étaient sages: chignon de jeune fille pour Giulia, bandeaux à la Georges Sand pour moi (une trouvaille de Charles!)
Et puis… Moteur! On tourne!
Une musique envahit la pièce. Ai-je le trac? Je suis en tout cas concentrée sur mon rôle de femme de chambre. C'est un rôle très important que celui de femme de chambre! Si, Si je vous assure. Demandez à la Célestine de Proust, par exemple. Ou demandez à Charles, vous verrez...
Je sens que vous mourez d’envie de tout savoir sur ma partie. Allez, je vais vous faire une faveur en dévoilant le scoop, en avant-première: j’avance vers l’alcôve où se trouvent Lord Arthur et la jolie Sybil, et dépose modestement le plateau à thé devant eux. Instant délicat entrez tous, car Lord Arthur, dont je dérange le tendre aparté, me fusille du regard, tandis que sa fiancée me dévisage. Preste, je m’éclipse alors sans demander mon reste. Ça n’a peut-être l’air de rien, comme ça, mais ça demande beaucoup de métier et de délicatesse, croyez-moi. Et comme je suis douée pour improviser, j’ai corsé un peu la scène en ajoutant un petit gag de mon cru quand mes pieds se sont pris dans ma longue jupe et que j’ai failli me renverser contre la baie vitrée. La meilleure prise, a dit Thomas! Et, my God, je ne me permettrai jamais de discuter l’avis d’un aristocrate anglais!
Dans cette aventure, je regrette seulement qu’il n’y ait pas eu un autre cameraman pour filmer Charles en action. Que quelqu’un fixe sur la pellicule ses mots, ses gestes, l’étonnante rapidité avec laquelle il se glisse dans la peau de chacun des personnages pour nous indiquer les jeux de scène ; comment en quelques secondes, il prend une petite voix féminine et devient Giulia/Sybil, effarouchée: Oh ! mais que se passe-t-il, mais, oh ... Puis une grosse voix qui tonne au fond de la pièce parce que Thomas embrasse sa fiancée trop violemment: Arrgh, non, il ne faut pas, NON, NON!, ses indications, judicieuses, précises: Tend ta main vers elle qui sanglote — Ta main tremble, serre le poing... Tout un spectacle à lui tout seul!
Plusieurs prises, plusieurs baisers, quelques retouches entre les prises.
Moi avec mon plateau, en femme de chambre, Charles, sa caméra, cette voix si étrange parfois que je ne la reconnaissais pas, Lord Arthur et Sybil dans l'alcôve, la musique, qui continuait encore et encore de se répandre sur les murs.... Il y avait quelque chose d’irréel et d’enchanté dans le tournage de ce film dans mon appartement. Et quel film! Celui de Charles, mon précieux et fidèle ami. Que tous les Dieux du cinéma, s’il en existe, l’accompagnent.
Agathe Le Bail.

Tuesday, March 1, 2011

Une danse macabre sur le plateau de Savile.


Un Carnaval singulier est venu animer ou devrions-nous plutôt dire hanter, la cage d'escaliers des studios oghmiônes ce dimanche 27 février 2011.


Entre hanter ou animer, mon cœur balance encore: les robes massives et veloutées, de soie, de lin ou de dentelle, révélaient à la lumière des projecteurs et des flambeaux des anfractuosités parfois monstrueuses; le badinage joyeux des couples volant leur baiser dans les escaliers, devenaient subtilement une danse macabre de masques inexpressifs, inertes et fantômatiques.
C'était un Carnaval bien étrange.
Je n'ai vu la Peste et le Cardinal que de dos, j'ai senti l'immense cape noire de la maîtresse de maison qui me suivait, j'ai regardé les autres filles qui tentaient de descendre les escaliers dignement malgré leurs robes dix-septième, et leurs amants persistants.
Ce jour là, j'ai eu la chance d'être assistante et figurante : les maquiller, et me maquiller, les habiller tout en m'habillant, les éclairer tout en l'étant moi-même, d'être et derrière et devant la caméra, en somme assister Charles de façon double.
La cage d'escaliers a résonné cinq heures de deux voix : la voix symphonique de Gustav Mahler, lancée à pleine puissance, pour donner la cadence au défilé, et la voix orchestrale de Charles, dirigeant, interpellant, grognant, comptant et battant la mesure, s'extasiant, au passage de la Peste, de celui de Lord Athur Savile, des couples, des amants...
On regrettera presque que le film soit muet, car, quel plaisir aurait-on eu à entendre ces rugissements mêlés d'indications, et d'encouragements que Charles déclamait au rythme de la musique, derrière sa caméra!

Zelda Bourquin, première assistante à la réalisation.

Monday, February 28, 2011

Thursday, October 14, 2010

Meet Septimus R. Podgers.


C'est officiel maintenant, et plus moyen de reculer.
Le secret qui plane depuis quelques semaines n'en est plus qu'un de Polichinelle: la Compagnie Oghma tournera son deuxième film cette saison.
Un film muet, en anglais, d'après une nouvelle d'Oscar Wilde, Lord Arthur Savile's Crime.
Un grand film, digne de la MGM et d'Erich von Stroheim, avec un peu d'expressionisme allemand.
A vrai dire, avant de m'y atteler sérieusement, c'était une idée qui me trottait dans la tête depuis quelques mois auparavant, jusqu'à ce que, un beau soir d'août, nous ne décidions, avec Mélusine, de nous faire une petite séance de films allemands des années 20.
Du Dr Caligari à un Paul Leni, nous nous repûmes de terreur, d'horreur, de perspectives dérangeantes, de noirs et blancs contrastés.
Et c'était trop tard, l'idée qui se baladait dans mon cerveau s'y est ancrée définitivement, impossible de m'en défaire, il fallait que je fasse ce film.
Depuis, le scénario a été écrit, le casting, les repérages faits, les essais maquillage (car tout le monde, à part notre héros éponyme, sera effrayant, sale, grotesque) vont bon train, les décors et les accessoires se construisent…
Il faut bien: nous commençons à tourner le 23 octobre, et je suis mort de trac!
Charles.