la Compagnie

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Sunday, June 5, 2011

Bab.


La première projection du Bàb, ou bout-à-bout, d'un film — c'est-à-dire, un premier assemblage brut de l'ensemble des séquences montées, avant les retouches, effets, étalonnage —, c'est un peu comme le premier filage d'un spectacle: c'est une grande source d'angoisses, de craintes, de doutes.
Jusque là, tout n'a été vu que par petites portions, nous a satisfait par petites portions — mais c'est le moment de vérité, celui où l'on découvre si l'ensemble tient la route ou non, si le rythme général est bon, ou si, évidemment, il faut tout refaire.
Et nous — Quentin et moi — avons beau être arrivés détendus ce matin, dans la salle Symphonie 1 de Centreville Télévisions, avons beau avoir tranquillement monté le prologue du film, avons beau avoir nonchalamment mis des transitions temporaires entre les scènes, au moment fatidique, celui que nous avions pourtant prévu depuis deux semaines déjà, de lancer le film dans son intégralité, hé bien — je n'en menais pas large, traînassais en rangeant quelques papiers, proposai une dernière cigarette, prenais mon temps pour m'installer sur mon fauteuil, le retardant autant que je pouvais, presque tremblant, tous les doutes naturels sur le film, amoncelés et remisés dans un coin discret depuis le lancement du projet, refaisant brutalement surface, et ma confiance s'ébranlait d'un coup, comme la vaillante Metropolis noyée sous les flots.
Et si l'on ne comprenait rien à l'histoire? Si les séquences, filmées dans le désordre, contrairement à celles des Anges distraits, ne collaient pas entre elles, si elles étaient trop différentes l'une de l'autre? Si le film ne s'approchait en rien des vrais films muets que j'idolâtre et regarde sans faiblir depuis un an et demi pour comprendre comment ils sont faits? Si enfin le film n'avait aucun intérêt, ne provoquait aucune réaction, était un échec complet?
Mais on ne peut plus reculer, Quentin me pousse à lancer la play-list que j'avais préparée pour la projection (en attendant la vraie musique du film), allant de J.-B. Lully aux Pink Floyd, en passant naturellement par Bach, les Velvet, Richard Strauss — sans oublier Mahler présent sans doute à 85% dans la chose —, et la machine s'ébranle.
Enfin, en l'occurence Big Ben, qui ouvre le film.

40 minutes passent, dans le plus grand silence. (disons plutôt sans que Quentin ni moi n'ouvrions la bouche).
Passent vite.
Et à mesurent qu'elles filent, les doutes tombent, un à un.

Tout fonctionne. La chose roule.
Tout est fluide, s'enchaîne, s'imbrique. Je respire presque.

Cigarette, échange de nos impressions.
Nous sommes contents. Nous avons, semble-t-il, bien travaillé.
Et nous n'avons qu'à rentrer en Sympho, reprendre ce que nous dictent nos trois pages de notes, et rempiler pour un deuxième Bàb!

Charles.

Saturday, March 12, 2011

Véridique récit autobiographique d'une prostituée horrible.



En ces premiers jours de mars, Charles m’invite à nouveau à passer une journée sur le tournage de Lord Arthur Savile’s Crime. Après des scènes tournées dans la sombre West Moon Street, et un passage au Carnaval de Venise, l’offre est alléchante.
Mais surprise, on ne me demande plus simplement d’être derrière la caméra! L’enjeu est de taille en effet: Charles me propose un rôle dans le film. Et pas n’importe lequel: celui d’une affreuse prostituée qui tente vainement de séduire le meilleur ami d’Arthur, j’ai nommé Lord Molyneux, ou Arturo dans la vie. Une séduction vaine, et un tel rejet semble cruel… Détrompons-nous bien vite, la demoiselle n’est que vénale! Devant une telle proposition, il m’était difficile de refuser.
Je me rends donc en ce samedi printanier sur le lieu du tournage, tiraillée entre excitation et appréhension. Après une rapide tasse de café et de premiers échanges avec Marie-Suzanne, interprète d’une chinoise vendeuse d’opium, et Charles, la session maquillage est annoncée. De minute en minute, mon visage se transformait. Et pas à mon avantage! Le teint jaune, les sourcils épais et charbonneux, les joues et les paupières écarlates, le visage parsemé de mouches noires, je poussais quelques cris amusés en me regardant dans le miroir pendant que Charles tentait de m’enlaidir un peu plus, avec, de temps à autres, un petit sourire satisfait qui en disait long sur le charme en devenir de ma figure. Une fois habillée, j’étais fin prête pour aller répéter et tourner.
Au dernier étage des studios de la Compagnie se trouvait une petite chambre aux murs délavés et recouverts de miroirs cassés. Du latex, des tubes de peinture, un grand fauteuil en cuir déchiré et, au beau milieu de cet atelier, un rat. Une ratte pour être exacte. La cachette d’un sombre psychopathe pensez vous? Point du tout: le lieu du tournage. Et cette ratte n’était pas là par hasard. Elle faisait aussi partie de l’équipe! La petite Madame Pustule était bien inoffensive, presque mignonne je le concède. Mais capricieuse! Une vraie diva qui ne pouvait pas rester en place. Les prises s’enchainaient et l’air enfumé de la pièce me donnait le tournis que n'aidait pas les accords lancinants des Velvet Underground mis en boucle pour nous plonger dans la scène. À la fin, j’entendais tout juste les mots de Charles : « Allez Pustule, reste là », « entrée Marie-Suzanne », « entrée Annabelle », « Non Pustule, reviens par ici! ». Et j’entrais donc, entrainant la plupart du temps dans ma chute une partie du décor. Physiquement, je commençais presque à faiblir. L’atmosphère, les chutes, l’état dans lequel cette prostituée était censée être, tout cela me rendait nauséeuse. Mais dans le bon sens, car intérieurement, je prenais vraiment plaisir à jouer.
Pour moi qui n’avais jusque-là qu’une expérience de théâtre, c’était plutôt exaltant de tourner. J’avais souvent pensé que la scène était plus palpitante, parce l’on y monte en étant quelqu’un d’autre et en même temps quelqu’un qu’on connaît presque mieux que soi même. Et parce qu’on monte sur cette scène tout en sachant qu’on ne s’arrêtera pas, que le public est là, que le faux-pas n’est pas permis. L’adrénaline me semblait plus forte au théâtre que derrière une caméra. Mais le tournage m’a quelque peu fait changer d’avis.
Si l’on s’arrête pour une nouvelle prise, on se sent à chaque fois un peu plus proche de ce que le metteur en scène du film attend de nous, et dans l’enchainement, on se prend au jeu. En quelque sorte, on s’oublie. Après plusieurs dizaines de chutes, l’heure de la dernière prise a pu sonner, et je ne peux pas nier qu’il me fut très agréable de sortir m’aérer! Après un démaquillage intense, je retrouvais mon visage ordinaire, avec grande joie! Je garderai un très bon souvenir de cette expérience artistique. Et je n’ai qu’une hâte, désormais: contempler d’un bout à l’autre Lord Arthur Savile’s Crime
!
Anna von Hölsperin.

Saturday, November 27, 2010

De l'éclairage à la bougie, et de Vénus en fourrures.


Le tournage d'une des séquences clés de notre film, où notre héros, perdu, hypnotisé par ses pensées qu'il ressasse depuis plusieurs jours, prend une décision qui va faire basculer le film, a sans doute été, pour moi, une des plus belles journées sur le plateau de Lord Arthur Savile's Crime.
Je voulais une scène d'un intimisme presqu'indécent, qu'on n'ose qu'à peine regarder ce qui nous est montré, dans un plan que je rêvais digne de Dreyer, de La Passion de Jeanne d'Arc, lorsque Falconetti relève lentement la tête qu'on vient de couronner de sa pitoyable couronne de jonc tressé, du dernier plan Michael, lorsque le jeune homme apprend la disparition de son mentor, un plan qui m'a bouleversé la première fois que je l'ai vu, sans que je pusse encore savoir pourquoi.
Thomas et moi étions seuls sur le plateau, sur lequel plannait en boucle la très-lancinante Venus in Furs des Velvet Underground — une chanson qui m'est apparue comme une évidence, il y a quelques jours, et qui, en la récoutant, à clarifié toute la scène dans mon esprit. Seuls, Thomas sur un lit encadré de draperies damassés et pourpres, dans un peignoir bordé de peau de léopard, moi, plus loin, derrière la caméra — Arthur, Thomas, étaient donc isolés, confrontés à leur seule fragilité grâcile.
Tout autour de mon acteur, et nous séparant, plus de six-cents bougies, et trente mètres de papier d'aluminium, suspendu au plafond, sous les bougies, pour mieux réflechir la lumière.
Car je ne voulais aucune lampe électrique pour cette scène — pour plonger d'avantage Thomas dans son monde, plus encore que ne le permettait déjà la musique, et pour en rendre l'aspect bien plus irréel, ce qu'une ampoule, avec sa précision, n'aurait pas permis.
Les flammes oscillaient, baignaient le studio d'une chaleur apaisante, faisaient trembler les reflecteurs dans un doux bruissement, et Lou Reed entraînait calmement Severin dans sa terrible luxure.
Nous étions hors du monde, du temps, concentrés mais détendus, et la caméra tournait sans que je ne l'arrête entre les prises (dussè-je m'en mordre les doigts au montage), pour ne pas interrompre ce qui se passait.
Bien que vidés à la fin de la journée, nous étions heureux, détendus, doux et tranquilles.
Charles.